#livre #01 | Présentation du livre

Le Transilien en provenance de Crépy-en-Valois (ligne K) passe en tarification Île-de-France en gare de Dammartin-Juilly-St-Mard. Il entrera en gare voie 2. Les travaux du barreau de liaison ferroviaire Roissy-Picardie entre la ligne Paris-Creil-Amiens et la gare de l’aéroport Charles-de-Gaulle 2 TGV entraînent ce week-end des modifications de l’offre de transport. En conséquence la circulation est très fortement perturbée sur l’axe Paris-St-Quentin. La majorité des TER Hauts-de-France K14 et C14 ne circuleront pas entre Paris Nord et Compiègne. Nous vous invitons à reporter vos déplacements dans la mesure du possible. S’il n’était question que de descendre sur Paris, mais il faut encore en revenir. Un livre n’est pas une maison. 

On a emporté un livre. Chantiers des dimanches : l’on s’est dérouté, une fois de plus. Vingt-cinq minutes de départementales et un coup de N2, stationnement en zone bleue du lundi au vendredi. Un run d’exploration il y a un bout de temps avait enseigné l’endroit. La gare est à l’extrémité, en haut, de l’agglomération, le chemin de fer la borde. Après c’est les champs. Les avions volent plus bas ici, beaucoup. 

Que toute une bibliothèque vous attende, et encore une, et tout le réseau des, ça ne vous fera pas sortir sans un livre — un autre. Les livres empruntés, même posés sur la table du salon entre un caillou et une feuille, ou par terre sous le transat avec lunettes et téléphone, casquette, font un cordon qui continue de vous lier à la bibliothèque de prêt entière. Laisse rétractable. On en est là : le jour venu de les retourner, attendant son train. Le devançant plutôt : on lit. Le quai est à tous les vents — mais on est sous abri. 

Ce livre emporté, l’accompagnateur, l’autre qu’on ouvre là, celui-là est à soi, qu’on a ressorti de sa caisse. Bien à soi, cela se lit dans tous les coins — même si l’écriture a changé. Quelque peu. Il y a eu crayon à papier, gris et gras, puis le trait plus fin, contrasté d’un porte-mine. Les deux se côtoient sur la garde où l’on lit : 090618 – 100224 et au-dessus, incisivement : 260417. Bien que nul registre n’en soit tenu, chaque lecture, toute relecture porte son numéro. L’on dirait que ce livre aussi s’appelle reviens, sauf que : il a des raisons propres et encore : c’est un truc uniquement entre lui et soi. Les l, qui faisaient des boucles autrefois, se sont, depuis, réduits à des bâtons. 

Phrases soulignées, mots entourés, parenthèses de toutes tailles tracées au bord du texte dans les marges (blancs de grand fond), effets de cadre, parfois doublés. Points d’exclamation. Points d’interrogation. Ainsi que mots flottants, le plus souvent en haut de page, comme intertitres, comme des entrées. Plus de titre de transport glissé entre les pages depuis qu’on recharge son Navigo directement aux bornes, sur le mobile avec l’appli, c’est simple et pratique et quelle économie de temps. Sinon, voyageur occasionnel, payez vos trajets à l’unité avec votre passe Navigo Liberté +, ma carte de crédit transport en commun. Payez uniquement les trajets que vous effectuez, recevez votre facture le mois suivant vos déplacements, fini les recharges de passe — Souscrire gratuitement. Un livre reste cependant un portefeuille. Un livre, qu’est-ce que c’est ? 

Le livre, ce livre-ci, de poche, est léger, aux pages de papier mince sans être bible, qui se laisse empoigner et tordre donc bruire, au nombre exact de trois cents, soient 150 feuillets, d’un poids comme insensible (156 g), numérotées depuis la 9 jusqu’à la 285, toutes pages de fin — de la table, des chapitres nombreux, allant du I au LXXXVIII — dénuées de folio, il demeure souple, sans cassure, se prêtant à la main comme au premier jour, n’était le reçu n° 46445 de l’Amicale des sapeurs-pompiers en date du 25/11/16 attestant qu’un don de 5€ en échange d’un calendrier fut effectué, ce qui à la reliure le crispe et fait à chaque feuilletage s’ouvrir sur le CHAPITRE XXXIX que surmonte la mention manuscrite plus disserte qu’ailleurs Quand on double un camion… — c’en est, en substance, l’incipit. Ainsi les lectures creusent leur sillon — ou n’est-ce qu’un sillage ? Il suffirait de l’ôter, ce papillon — sacrilège ! Trois feuillets ont été arrachés — les dernières publications. Le papier en a-t-il toujours été de ce jaune ? Pisseux non, on dit grège clair ? 

Un livre, qu’est-ce que c’est ? Lui c’est autre chose : un portefeuille. Porte-documents. À ceci près : c’est un document de non-identité : à soi. Collecteur du non-déclaré. Passeur et clandestin. Receleur de traces auxquelles il ne ressemblera, ne se réduira jamais, jamais il ne prendra leurs traits. On n’y a son nom inscrit nulle part, du reste. Sauf expertise en écriture, on le traverse en anonyme. Si l’on y revient c’est pour son attachement au perdu —  pour la passion qu’il indique. C’est que l’élan de la lecture s’y perd comme il s’y retrouve. Le ticket de caisse s’en balade d’une double-page à l’autre — Ticket à conserver — Échange sous 10 jours — l’encre quasi effacée, la mine en a repassé la date, 02/06/2009. Tout marque-page qu’il est demeure volant, papillon comme on a dit. Sans place attitrée. 

On est entré dans l’abri de verre à cause du vent. Ce vent ne s’arrêtera plus de souffler, du nord, de l’est, faisant le ciel bleu comme une ardoise pour les traînées blanches, la lumière tranchante. Les nuits l’apaisent à peine. Quelque chose, non seulement les avions, crie là, qui fait voler tout ce qui, menu fretin, s’en montre susceptible, ainsi déporté, rabattu au sol dans ses moindres reliefs, retenu dans les grillages des clôtures — le rebuté. Le rebutant. On s’encoigne à la jointure des parois un peu fumées, un peu sales, le dos rond, on s’est placé de face dans les rayons plongeants, solaires, de ce plein après-midi, on retire la capuche. On ouvre le livre. 

Non. D’abord on a longé la bordure du quai. Passé de l’autre côté de la bande de vigilance, foulé son débord. On aura sauté du quai d’abord, sur les voies prises par les herbes, dans l’emprise ferroviaire désaffectée, voies n’étant même plus de garage, s’étant souvenu d’une forme qui, à quelques mètres du quai la précédente fois, trois semaines auparavant, faisait de l’œil au soleil invariable. Elle, non plus, n’a pas bougé. Alors on s’est lancé — ou laissé faire : descendre sur les voies, en traversant deux pour la rejoindre, se baissant, ramasser. Forcément. Quoi ? Un gant… On avait vu juste, reconnu, on a l’œil, un acquis récent. Ramasser n’est pas exact. C’est de prendre qu’il s’agit. L’instinct de prendre, on en est saisi. Une décision est prise là, se prend d’elle-même, sans savoir encore ce qu’elle concerne, et qui. Sans en connaître tellement le décisionnaire. Une impulsion. 

On s’est pris un gant. Fibre polaire. On se l’est empoché promptement. Une fois remonté sur le quai, une fois sous l’abri, assis, tassé, caché, il est ressorti, considéré : gauche — cela est rare. Gauche comme est le gant prélevé quatre jours plus tôt sur le bord de la route, à vélo. Car voilà, que se passe-t-il à vélo ? À vélo sur les départementales de l’Oise, l’œil non seulement lit les accidents de la chaussée mais survole les bas-côtés de la vie périphérique — à main droite. Le vélo seul a les vitesse, finesse de balayage adaptées ainsi que la distance de freinage et la souplesse de manœuvre. On scanne, on saisit, on emporte. Ce gant gauche d’il y a quatre jours, de manutention, de déménagement, tapi dans les herbes de l’accotement non-stabilisé et quasi sitôt vu sitôt de là décollé, c’est d’en ruminer l’invention que cela est revenu, qu’on en est venu à ressortir, une fois de plus, le livre : pour questionner le geste. Pour un gant blanc ou qui le fut, gant sur lequel on est tombé, l’œil a buté, par quoi tout reprécipite. Gauche. L’on est repris. 

Alors il est entré. S’assied en face — non, en diagonale. Baggy, élancé, la figure lycéenne, yeux rivés à l’écran du mobile tenu entre deux mains les coudes plantés dans les cuisses, jambes écartées en proportion vont sans dire. Ou disent tout ce qu’il y a à savoir : à quiconque l’espace incompressible, l’écartement des rails, standard ; à personne la zone de confidentialité ; l’assise seule et merde à qui le lira. L’œil, entre deux paragraphes — ramassés, denses, lapidaires pour beaucoup —, considère, et constate : on n’est pas juste à scroller, on est tendu, le moment est décisif, la consultation fébrile, le temps compté, d’un bond l’on sort, redescend par le passage souterrain, se retrouve sur le quai en face côté gare, la rame venant de Paris efface tout — rideau sur l’apparition adolescente. 

Ce passage, qui fut aussi le nôtre, tranchée couverte maçonnée sous les voies, il est particulièrement indiqué qu’il est placé sous vidéo-protection, la vision de la caméra réelle confirmant sans tarder, le coin de l’escalier passé, braquée dans l’axe du couloir face à soi, en le doublant — ce fut frappant — ce que signifie le pictogramme. Double effet.

Quant à soi, le livre se chargera de la conduite jusqu’à Paris Nord, gare de surface : Tous les voyageurs sont invités à descendre. Assurez-vous que vous n’avez rien oublié dans le train. La rame automotrice Z 50000 circulant sous le code mission AEKY dispose de larges autant que hautes baies à double-vitrage offrant 50 % de champ visuel supplémentaire par rapport aux matériels antérieurs. Outre le gain de luminosité, aucune barre à hauteur des yeux ne gêne la vue vers l’extérieur. Le coude gauche se pose aisément en rebord de baie, l’angle du bras ainsi verrouillé élevant la mise en page aérée, les astérisques qui la constelle exactement à hauteur des yeux. L’aisance de lecture s’y trouve en adéquation avec le volume de la rame, toute dégagement et transparence — mais sans doute moins avec le contenu intime du livre. Ce contraste aussi se savoure — comme d’aller dos à la marche. 

Cela se noue là. À la fois docile à la main, fluide à force d’être flexible, maniable donc, et faisant montre de ressort, d’une tonicité quasi musculaire, palpable (muscle strié), les pages sous la pression des doigts en crissant entre elles à travers le volume en un cri de soie qu’on déchire, le livre — de poche comme on a des couteaux, des lampes, des miroirs — se maintient grand ouvert pouce contre verso, ongle de l’auriculaire plaquant le recto opposé de la double-page, les trois doigts intermédiaires glissés derrière son dos assurant l’effet de pince, en lyre de fanfare. C’est ainsi qu’il se présente à la lecture, se tenant tout contre la vitre du transport en commun : en vitrine. La vue légèrement déportée vers l’extérieur, à gauche par rapport à l’axe du corps — où se reconnaît la vision latérale dont jouit le conducteur automobile —, le dos droit adhérant sans contrainte à l’assise, glisse naturellement depuis les pages comme fartées du livre sur les étendues d’openfield et bientôt sur les schémas généraux de la banlieue, de ses mutations. Un livre ouvert c’est quoi ? Entre ce qui glisse du paysage et ce qui coule du texte un amalgame se forme, une humeur vitrée, il y a transparence. Il y a confluence. 

C’est où l’on voulait en venir. Le livre est présenté. Non seulement ouvert, mais offert à la vue : à ce qui défile sous les yeux comme à la vue de tous. On y donne la lecture en spectacle. Exposée. Ce qu’encadre la baie vitrée du Transilien, c’est pour ainsi dire une image publicitaire de la liberté et du bien-être individuels associée au transport en commun : Laissez-vous emporter, transporter. La lecture comme image d’une mobilité douce et durable ? On la fait en tout cas circuler, l’image de poche navigue avec soi sur le réseau. 

C’est une autre image que présente la couverture du livre. Le voyageur monté à Aulnay-sous-Bois qui s’est assis en face aurait tout le loisir de la détailler, son mobile à lui demeurant sagement sous sa main posée à plat sur sa cuisse, mais quelque phénomène situé entre son regard et lui semble l’absorber. L’image de couverture est une peinture de la période dite baroque, tableau placé probablement là en illustration du dernier chapitre du livre, le LXXXVIII (« La passion des aléas »), scène tronquée où la lumière comme un projecteur dessine des mains d’enfants : l’une vient de lancer, l’autre est en train de compter, elles ont maille à partir. Cela se lit, tout articulé, quasiment rhétorique, sur le délié des doigts. Et puis l’enjeu est là, central : les dés reposent au sol entre les tas de pièces. Cependant au premier plan — et c’est un peu comme au théâtre un aparté, cela se tend vers vous, ne s’adresse qu’à vous, vous l’avez sous le nez —, une troisième main laissée de côté, pendante au bout du bras, négligée, comme oubliée de celui même à qui elle appartient, gauche, vient enfouir un doigt et peut-être deux dans l’ombre du soulier crevé, entre cuir et peau, qui sait où encore. 

Enfant le nez plongeait dans le livre. Cela s’est perdu. Il est passé à autre chose. Soit il est passé à autre chose, soit il n’a plus où aller. À quoi s’en remettre. C’est qu’on lisait au lit aussi. L’œil se reposait si bien sur la page que le noir de l’encre des mots se pressant contre lui y prenait un relief aussi peu engageant que ces déserts minéraux, verticaux de la haute montagne. Et parce que c’était un vertige, on y prenait goût. La sensation, la vision, on la prolongeait. Le livre, on se le posait sur le nez. La lampe de chevet l’éclairait par en dessous. Ombre du nez. De revenir à un livre, en est-on revenant ?

Les cinq dernières pages du volume, vierges à l’exception des informations de photocomposition, d’impression, de dépôt légal, se sont retrouvées couvertes d’inscriptions au crayon d’une part, à la mine par ailleurs, constituant deux listes distinctes de noms communs — notions ou entrées. Il a semblé intéressant de confronter, recomposés sous forme d’index dans l’ordre alphabétique, ces deux ensembles de traces de lecture…

lecture 090618 :

arlequin 76
caches, enclos 128 / 275
chose, forme, informe 64
confin 256
échange 79
épier 265
fétiche 50 91 159
graines / larmes 30
jadis / merveilleux 130
laisse 29 / 119
limbes 145
limace 56
marottes 262
nudité 15 46 60
odeurs 251
ombre 143 258
phosphorescence 17
rayons du soleil 167
robe animale 59
rouge 82
(vieux) sac 43 47
semence 210
vie secrète 103
voile 34
voix 23

lecture 260417 :

bestiole 13
capote 27
chose 64 92 105 135
dégoût 34
démons 92
déréliction 155
doggy bag 76
fétiches 159
formes 138
hardes 44
honte 17 28
hôte 168
l’instant qui précède 161
laisse 29
lapsus 59
livre 14 35 128 130 134 171
macula 59
marge 81
nid 170
objet 141 151
reste / caches 127
sale 45
vêtements 66

Enfin cette notule sur la toute dernière page mérite, de par sa forme unique par rapport à l’ensemble des inscriptions que comporte le livre, d’être signalée :

lorsqu’en auto l’on collait au fourgon
devant dans les phares je pouvais par
brillance lire qu’y avait au doigt été
marqué : SALE

5 commentaires à propos de “#livre #01 | Présentation du livre”

  1. Pareil et surtout le texte rend le livre tellement vivant, mobile, c’est presque lui qui s’écrit, en notes supplémentaires, seul, et voyage par lui-même

    • merci à vous deux, Ema, Perle, de prendre le temps de ces petits mots
      oui Perle, lecture et/en/comme mobilité, voilà peut-être bien ce qui me tente de fouiller ici

  2. Une histoire s’étire autour des livres, plusieurs même.
    Histoires de livres, et de gares, de trains, on les prend, on les attend, on habite les alentours, on habite le temps.
    Et la fougue des mots flottants dans les marges.
    Et de sublimes passages, notamment celui autour du ciel bleu comme une ardoise pour les traînées blanches. Tout ce paragraphe, fort !
    Et le corps (des corps), là, présent, agissant, patientant, vivant.
    Quel plaisir d’avoir lu ce texte. Merci !