Il n’y avait pas de boîte à livres.
Une table, juste une table.
En bois gris, devant une maison du village, dans l’interstice, entre cour pavée et rue. Un territoire de personne, pas dedans pas dehors, ni don, ni abandon. Une surface intermédiaire où suspendre les usages. Une table de celles sur lesquelles on écosse des haricots, on pose les pots de géraniums ou les cageots de pommes à l’automne. Une table sans fonction stable qui accueille ce qui passe.
Dessus, deux livres. Deux seulement.
Je me suis arrêté. On s’arrête toujours devant les livres laissés seuls. Ils exercent une attraction différente de celle des vitrines qui réclament le regard tandis que les livres abandonnés le rendent. Ils regardent les passants à leur tour. Ils ne sont plus tout à fait des objets, ni tout à fait des messages, mais des formes en attente de circulation.
Le premier racontait l’histoire d’un apiculteur. « L’Apiculteur ». Aurélien s’appelait-il. Ou bien était-ce le lecteur précédent qui portait ce prénom, ou celui qui l’avait déposé ici sans savoir qu’il le faisait ? Les noms circulent d’un corps à l’autre comme les abeilles passent de fleur en fleur sans jamais appartenir à un seul lieu. J’ai pris le volume. Sa couverture avait la couleur du miel lorsque le soleil descend derrière les peupliers. En l’ouvrant le livre me reconnaissait, non comme lecteur mais comme passant. Il était destiné non à être possédé, mais traversé.
Il n’y avait rien entre les pages, aucune trace visible, aucun objet, mais une résistance du papier, une mémoire matérielle des gestes précédents. J’ai lu quelques lignes, il était question d’or, pas celui des coffres ou des rivières, mais celui du temps, le pollen, poussière lumineuse que les abeilles apportent aux ruches sur leurs pattes, en ouvrières chargées de soleil. Puis venait l’orage… Toujours un orage quelque part dans les histoires humaines. Une seule nuit suffisait pour défaire des années de patience. Les ruches renversées, le travail dispersé, les abeilles emportées dans le vacarme de la pluie. Aurélien partait. Comme partent les héros de romans quand leur vie est détruite, les autres restent et recomposent ce qui peut l’être. Lui prenait la route de l’Abyssinie.
Quelqu’un s’était-il arrêté exactement à cet endroit avant moi ? Les livres ne sont pas déposés mais confiés à une suite de ralentissements anonymes. Chaque lecteur devenant un point de suspension dans une phrase plus longue que lui.
J’ai reposé le volume, le second attendait.
« Ma Philosophie », dialogue entre Edgar Morin et Stéphane Hessel. Le livre paraissait plus récent, les pages tenaient encore fermement dans leur reliure. Je l’ai ouvert au hasard, les livres trouvés dans la rue demandent une lecture sans décision, proche de l’écoute lorsqu’on passe devant une fenêtre ouverte et que des fragments de conversation nous atteignent sans origine identifiable. Il y était question de poésie, non comme genre, plutôt une manière d’habiter le monde, de se tenir debout malgré les catastrophes, les effondrements après ce qui devait empêcher toute parole… Stéphane Hessel récitant le Bateau ivre de mémoire, le poème ayant remplacé son propre souffle. Les vers circulant en lui. Une seconde anatomie. Lisons-nous vraiment les livres ou acceptons-nous d’être lentement traversés par eux jusqu’à ce qu’ils modifient notre manière de durer.
Je me suis tourné vers la table. Les deux ouvrages étaient là. L’Apiculteur et Ma Philosophie, deux formes de survivance. Deux manières d’affronter ce qui se passe, l’un suivant les abeilles, l’autre les phrases et dans les deux cas une tentative pour retenir une matière invisible, une mémoire flottante. Plus je les regardais plus ils répondaient non pas à moi mais à ce qui se passait dans la rue, aux voitures, aux chiens, aux fenêtres qui s’ouvrent et se referment, les livres entrant en conversation avec les passants eux-mêmes, non pour leur parler mais pour prolonger leurs gestes.
Les livres ne s’adressent-ils pas les uns aux autres à travers ceux qui les déposent et ceux qui les ignorent. Chaque abandon poursuivant une phrase commencée ailleurs, chaque refus de prendre constituant une réponse. Le roman de l’apiculteur parle des abeilles et de ceux qui traversent les lieux sans s’y fixer, le livre de Morin et Hessel parle de ceux qui continuent malgré les ruines. Et moi devant eux, je suis pris dans ce dialogue sans voix, ni lecteur ni propriétaire, mais passant parmi les passants.
Je n’ai pris aucun des deux ouvrages, je les ai laissés à leur poste frontière, sur la table entre le pavé et la rue, à cet endroit où les passants ralentissent. Et tandis que je m’éloignais la conversation a continué.