1. Du Monde
Comment mourir sans avoir jamais vécu ?
2. Le réel, le réel, encore le réel (une fiction)
Ben est rentré un mardi, en fin d’après-midi. J’étais affalée dans le canapé, étourdie par la chaleur étouffante de juillet qui saturait l’air de notre appartement via Padova, malgré les volets tirés et la bouteille de Birra Moretti que je venais de sortir du frigo, que je passais machinalement sur mon front pour me rafraîchir. J’essayais d’avancer dans ma lecture du recueil de Carver que j’avais acheté la veille, mais, à cause du bourdonnement incessant du ventilateur sur pied braqué sur moi, je n’arrivais pas à me concentrer, et c’est quand je me suis redressée pour poser le livre sur la table basse que j’ai entendu la clé qui cherchait la serrure de la porte d’entrée. J’ai pensé qu’il avait bu et que ses mains tremblaient.
Il est entré sans dire un mot. La porte a claqué derrière lui. Quelque chose clochait. Il portait la même chemise en lin qu’à son départ, froissée, raide de crasse et dégageant une odeur acide de sueur froide. Il a traversé la pièce et il est allé s’asseoir sur le rebord de la fenêtre, et seulement alors il s’est tourné vers moi et il m’a souri.
— Kim, il m’a dit. Il faut qu’on parle.
Il a replié les genoux contre sa poitrine, le regard fixé sur moi, et c’est là que j’ai remarqué la croûte de sel blanc séché sur le cuir de ses mocassins. Le frigo s’est mis en route dans le coin de la cuisine, faisant trembler les verres sur l’étagère, et Ben a vidé son sac. Il avait fait une connerie. Une très grosse connerie.
Je savais pour la fille. Bien sûr que je le savais. Ce que je ne savais pas, c’est qu’elle n’avait que 16 ans et qu’il avait été assez con pour la mettre enceinte. Je me suis levée du canapé pour aller chercher une autre bière. Ben regardait ses mains. La fille venait avec ses copines deux ou trois fois par semaine au bar où il travaillait comme serveur. C’était elle qui lui avait fait du rentre-dedans. C’est ce qu’il disait, comme si c’était à elle que revenait la faute.
Il savait qu’il avait merdé. Ça a été pire quand il a su qui était son père. Donatello Ferrara. Soixante-deux ans, commissaire divisionnaire, secteur Nord de Milan.
Je l’observais sans rien dire. Il frottait machinalement son pouce droit contre son index, ce geste qu’il avait depuis toujours quand il mentait. Mais il ne mentait pas. Il avait peur. Dehors, une mobylette est passée en pétaradant avant de disparaître, noyée dans le brouhaha de la ville.
Ben, putain, dans quoi est-ce que tu nous as fourrés ?
La pénombre envahissait maintenant la pièce sans qu’aucun de nous pense à allumer. Les lames des persiennes découpaient les halos des réverbères en rayures sur le mur. Ben était allongé sur le canapé, les bras croisés sous la tête.
Il m’a raconté la Toscane. Oh ! Le shooting pour L’Uomo Vogue s’était bien passé. Les photos étaient bonnes. Il avait bien travaillé. Son agent l’avait appelé à son hôtel à Porto Ercole le soir même pour le féliciter : le directeur artistique était ravi, et envisageait déjà de refaire appel à lui. Seulement, quand il a voulu descendre fêter ça au bar avec un verre de Fernet-Branca, deux malabars l’attendaient dans le lobby. Polis. Très polis. Trop ? Il m’a dit que la politesse de ces deux types était de loin la chose la plus effrayante qu’il ait jamais éprouvée.
Ils lui avaient demandé de les suivre. Ben avait senti ses jambes fléchir sous son poids. Ils l’avaient emmené au port.
Un motoscafo les attendait, coque d’acajou verni et ferrures chromées. Ils étaient sortis dans le noir, s’éloignant doucement loin des lumières du port. Ben était resté assis sur le bastingage, les mains à plat sur le cuir crème des banquettes, à regarder l’eau noire que troublaient les hélices. Ça sentait le gasoil et le tabac des Diana Blu que fumait l’un des deux hommes.
Quand ils ont été suffisamment loin de la côte, le type à la cigarette s’est approché et lui a parlé calmement. Le commissaire était un homme raisonnable. Leurs employeurs, qui tenaient le bar, étaient raisonnables, eux aussi. La fille partirait quelques jours en Suisse, les frais seraient couverts. Ben, lui, devait quitter l’Italie dans les quinze jours.
L’homme avait sorti une enveloppe de la poche intérieure de sa veste et la lui avait tendue. Elle contenait de quoi s’en sortir, et un numéro à appeler s’il avait un jour besoin d’aide. Voilà tout.
Ben savait qu’il ne s’agissait pas d’un geste de bonté. Un numéro qu’on te donne comme ça, c’est une dette qu’on t’ouvre. Le jour où tu l’appelles, tu leur dois quelque chose, et ces gens-là n’oublient jamais ce qu’on leur doit.
— Et si je refuse ? a murmuré Ben.
— Tst, tst. Toi aussi, tu es raisonnable, garçon, non ?
Le motoscafo avait fait demi-tour et les deux types l’avaient ramené au port sans plus lui adresser un mot.
Le salon était maintenant plongé dans l’obscurité. Ben s’était assis à même le carrelage, le dos contre le mur. J’avais pris sa place sur le canapé. Je fixais la fente au plafond. Chaque fois qu’une voiture passait dans la rue, ses phares balayaient le plâtre et la fissure semblait glisser, tel un serpent, se déroulant lentement d’un bout à l’autre avant de replonger dans le noir.
Dans le couloir, le minuteur de la cage d’escalier a cliqué, et un rai de lumière jaune est passé sous la porte d’entrée avant de s’éteindre.
— Et ce numéro, tu l’as encore ? je lui ai demandé.
Il avait fait non de la tête. Il avait brûlé le papier dans l’évier, cette nuit-là, sans même attendre d’être rentré à Milan. Mais il avait gardé le fric.
Au bout d’un moment, je me suis levée. J’avais besoin de sentir le carrelage froid sous mes pieds, de m’assurer que tout cela était bien réel. Je suis allée dans la cuisine boire un verre d’eau. Ben attendait que je dise quelque chose.
Le silence s’était installé entre nous, troublé seulement par le ventilateur et les bruits qui montaient encore de la rue. Je suis revenue m’asseoir sur le canapé.
— Qu’est-ce que tu vas faire ? j’ai fini par demander.
Ben a levé les yeux vers moi dans le noir.
— Je ne sais pas. Je pensais…
— Tu as quinze jours, j’ai dit.
3. Écrire avec… (une non-fiction)
À l’origine de ce projet, deux évènements concomitants : le 30 octobre 2024, j’apprends que je suis atteint d’un cancer de stade 4. Le 5 novembre, je suis à Kyoto. Avec mon appareil photo et un carnet. Et cette question : comment regarder le monde quand on vient d’apprendre qu’on va peut-être mourir ?
L’éveil sensible est né de ce moment.
« 無心 mushin, « sans réfléchir », est une expression japonaise décrivant une attitude durant une pratique où le corps et l’âme résolvent leurs contradictions en un instant. Tout devient simple, clair, dans un flux de mouvements, de déclenchements, sans aucune pensée pesante — sans moi.
Les photographies produites lors de mes voyages au Japon participent de cet état d’esprit, de cet état d’âme, de mon lien très personnel avec l’archipel. Ces images existent comme le témoignage d’une présence poétique, une trace, une traversée de lumières et de lieux.
Ce livre n’est pas un livre témoignage. Ça n’est pas non plus un livre de développement personnel. Non pas une autofiction, pas plus qu’un récit. L’éveil sensible devra être, selon les mots de l’autrice Chris Kraus, un « non fiction novel ».
Et c’est avant tout une œuvre littéraire.
4. De soi-même, et d’écrire
Une écriture par fragments : « écrire par tableaux détachés », pour paraphraser Flaubert.
Peut-être que de laisser reposer le projet me permettra d’y revenir avec un œil neuf. C’est souvent le cas. J’en ai relu des extraits hier, et ça tient la route, je crois. Il me faudra éviter le pathos à tout prix, bien sûr. L’enjeu, c’est l’œuvre littéraire, pas le témoignage. Mes « modèles » : Mendelsohn, Guibert, Ernaux, Didion. Maggie Nelson pour la modernité. Proust comme figure tutélaire. OK. L’ambition est posée !
5. « N’écrire que la moitié de ce qu’on voulait écrire. »
N’écrire que la moitié de ce qu’on voulait écrire, pour ne pas heurter ceux qui risqueraient de se reconnaître. N’écrire que la moitié de ce qu’on voulait écrire, parce que le talent n’est pas à la hauteur de l’ambition. N’écrire que la moitié de ce qu’on voulait écrire, parce qu’on s’est perdu en route ; parce qu’on a bifurqué, qu’on s’est fourvoyé, qu’on s’est trompé.
N’écrire que la moitié de ce qu’on voulait écrire, peut-être, mais ce n’est déjà pas si mal.