1 – Du monde
Comment donner la vie sans poser la question de l’après ?
2 – Le réel, le réel, encore le réel
Entrer dans la pièce. Petite. La porte ne s’ouvre pas complètement. Au fond, vu en premier, le lit, raccourci pour tenir sous le rampant du toit. Il sera difficile de grandir complètement. Rester petite, se réfugier sous l’édredon offert par une grand mère – on ne parlait pas encore de couettes, et on avait froid, souvent – et lire. Les livres, par terre ou rangés dans ce qui a pris la place du foyer du poêle en céramique verte : il est désormais chargé de courtes étagères, bibliothèque ornementale et déjà pleine. Pas besoin de presse-livre à chaque bout, ça tient. La lampe de poche réservée aux lectures nocturnes est là, cachée sous un mince coussin : on est persuadée de lire en secret, ils ne savent pas, ils croient qu’on dort.
Tous les espaces sont occupés : le père est menuisier, il a organisé, meublé de ses mains cet habitat de poupée. Sous le lit, des tiroirs qui tiennent lieu d’armoire – pas de place pour une armoire – on range tant bien que mal le linge et les vêtements, on tente un ordre et puis un autre, différent. Alors on se perd, on cherche le vêtement chaud qui s’est mêlé aux tenues d’été, la robe favorite cachée sous une paire de draps. On ne peut pas faire le tour de cette pièce. Les quelques mètres de murs sont tous couverts. La fenêtre occupe à elle seule le seul pan libre, étroit. Tout juste peut-on avancer tout droit, jusqu’à une chaise placée devant une sorte de ‘secrétaire’ avec un abattant : si on laisse l’abattant ouvert, on ne passe plus. Il faut s’asseoir, puis ouvrir, pour accéder à ‘l’espace travail’. Il faut refermer pour sortir de la pièce ou aller se coucher. Chambre de fillette, puis d’adolescente, enfouie au fond de la mémoire familiale. Entièrement sur mesure, entièrement abandonnée lors du départ, inadaptable ailleurs.
3 – Le livre de voyage
Le non-guide serait mon rêve. Celui qui ne ferait qu’encourager à la déambulation rêveuse. Pas de données historiques, architecturales, pas de chiffres, surtout pas de chiffres. Des adjectifs subjectifs, des substantifs impressionnistes.
» Dans cette ville, au détour d’une ruelle, vous entreverrez un monument non identifié, une sorte d’église spacieuse, libre à vous d’aller voir de plus près. Ou pas. Et si vous continuez à marcher, peut-être tomberez-vous sur cet espace enchanteur que les gens d’ici appellent des marais, un espace aux eaux peu profondes et pas toujours claires, peuplé de jardins coquets, poules d’eau et de familles de canards. Ou bien, à un moment, vous vous trouverez devant un mur, un obstacle peint joyeusement sur lequel vous butterez, et que vous aurez envie de dépasser, contourner, escalader ou qui vous fera rebrousser chemin. Si vous choisissez cette dernière option, sachez que vous aurez gagné le droit de vous perdre totalement jusqu’à la nuit, qu’il y aura d’autres voyageurs qui déambuleront aussi, avec vous dans cette rue, avec d’autres sur cette place, d’autres voyageurs qui peut-être vous verront, vous salueront, vous parleront même. Peut-être les comprendrez-vous, peut-être parleront-ils une langue inconnue de vous mais que vous trouverez belle et musicale. Arrivera sans doute un moment où la fatigue l’emportera. Asseyez-vous alors, allongez-vous, reposez-vous. Plus tard, les étoiles vous guideront, à coup sûr. »
4 – Écrire, disent-ils
Je viens de passer une semaine à Bourges avec les auteurs de l’Oulipo. Chaque année sont organisées ‘Les Récréations’. Ils viennent là, ils ont réfléchi à des propositions d’écriture à offrir à des individus prêts à explorer. Il s’agit bien souvent de défis personnels, de ‘sortir de sa zone de confort’ comme dirait je ne sais qui qui serait amateur d’expressions laides et clichés. Les ‘récréations’ deviennent au fil des jours ‘re-créations’ : re-création de sa vision de l’écriture, re-création de ce que contrainte veut dire. Souvent, on arrive là avec des esquisses personnelles, et puis très vite on se heurte à l’impossibilité de faire concorder discipline oulipienne et bribes de textes apportées dans l’idée de les développer. J’y reviens depuis plusieurs années, j’en repars avec le sentiment de n’avoir pas tout compris, d’avoir peut-être perdu mon temps, et en même temps avec la joie d’avoir vécu improvisations et élucubrations démentes, d’avoir ri et cherché, d’avoir malgré tout ‘écrit’. Les textes dorment quelques temps, puis je les reprends, les amende, les modifie et les insère dans ce recueil en gestation lente qui grossit dans le ventre de l’ordinateur. Je n’y ai pas écrit vraiment, même pas la moitié de ce que je voulais écrire, mais les propositions sont là, prêtes à être déviées, détournées, ré exploitées, appropriées.
Brigitte François