1 | LE MONDE
Bandeau illuminé au néon à l’entrée du bal populaire annuel nocturne en plein air dans l’Yonne, été 2026 :
Un monde qui vient # un monde qui va # la dé-cadence # ne change pas (bis)
2 | LE RÉEL, LE RÉEL, ENCORE LE RÉEL Exercice dit du « carrefour soi », variante.
Une femme en longue robe noire marche d’un pas rapide, brandissant à bout de bras une chaise en tissu à moitié dépliée, elle semble savoir où elle va ; quelques mètres derrière elle, vêtue d’une ample robe colorée et d’un bandeau du même tissu, une femme porte un bébé, sous le coude quasiment, les minuscules jambes gigotant dans tous les sens ; une autre femme, petite et menue, aux cheveux bruns mi longs, assise sur un banc, fouille dans son sac, avec empressement dirait-on, peut-être inquiétude, un morceau de plastique s’en échappe, elle tend le bras pour le rattraper, il s’envole et atterrit dans un plan d’eau juste à côté, deux enfants s’en approchent : la petite fille plonge une sorte de longue écorce pour ramener le plastique vers elle, en vain, un homme passe à vélo en regardant dans sa direction, puis un break traverse bruyamment le carrefour, hauts parleurs branchés, la cargaison de légumes et de fruits visibles à l’arrière du véhicule, la femme au sac plastique et les enfants sont repartis, le carrefour est désert.
3 | ECRIRE AVEC CLARISSE LISPECTOR
une phrase : « Mais bien des fois l’insomnie est un don. Soudain s’éveiller au milieu de la nuit et avoir cette chose rare : la solitude. »
D’un coup éveillé.e. Pleine nuit. Pénombre blafarde des rideaux blanc, cassé. Oreille aux aguets, légers fourmillements, comme une ligne à infra rouge oscillante, vibrato soutenu du silence. Sur la table de nuit, le livre de L.C.. tenté.e de le reprendre là où il a été refermé, mais ne risque-t-il pas d’entraîner jusqu’au bout. De. La nuit. (C’est dit.)
Ecarter le rideau, percevoir la luminescence de la ville.
Se lever, traverser la pénombre du logis jusqu’à la cuisine, œil collé à la vitre : toujours les mêmes fenêtres éclairées dans l’immeuble d’en face, au 3ème, gauche, au 7ème, droite, double porte vitrée sur balcon. Ne pas allumer, rester seul.e, à voir à savoir. Goûter ces instants de la nuit à regarder sans être vu.e, imaginer les vies minuscules, caché.e. Boire un verre d’eau, lentement et regarder encore.
Entrer au salon, doucement s’approcher du chat, se pencher le prendre dans les bras. Chaleur du petit corps de fourrure, ronronnement contre la peau.
Se tenir un instant,enveloppé.es dans l’obscurité, yeux fermés.
On n’est pas seul.e.s, dans la nuit.
Se recoucher, le chat lové dans les draps, compter, la nuit avale les secondes, suspend le temps, diffus étendu fragmenté. Blanc.
4 | DE SOI-MEME, ET D ECRIRE
Il sort tous les jours à 7h. De toutes les saisons c’est la couleur de l’automne qu’il préfère. Il n’a pas de smartphone. Il aime s’asseoir au fond de la bibliothèque, et regarder les gens entrer et sortir. L’hiver lui paraît toujours trop long. Sa télé est petite. Il n’a jamais manifesté. C’est Michèle la gardienne qui sort son chien l’après-midi. La fiction l’ennuie. Quand il rend visite à son fils, il part toujours trop tôt. Il aspire au calme mais entendre un bruit de fond, c’est rassurant aussi. Courir une fois par semaine lui suffit. Il achète des fleurs seulement si on l’invite à déjeuner. Son émission préférée c’est la téléréalité. Ses cravates sont unies. Il a le même volume de l’encyclopédie Larousse posé sur sa table de chevet depuis des années. Sortir sa vieille Renault lui procure du plaisir. Il ne dit pas toujours la vérité à ses amis. Ses parents se sont plus de ce monde. Il va au cinéma très tard le soir uniquement après 22h.
5 | À VOUS LA CANTONADE !
5 – Le renard argenté
On quitte la ferme, après une semaine de labeurs, les trois enfants, 4, 6 et 7 ans sur la banquette arrière de la fiat uno, une ceinture de sécurité pour deux, harrassés, sales mais heureux.
La route traverse la forêt d’Otte, fin de journée, le soleil amorce sa descente dans le ciel de juillet. Une centaine de mètres devant nous, en bordure de route, un éclair, de fourrure peut-être, ou un mouvement furtif, d’instinct je lève le pied. La voiture ralentit, et soudain il est là. Un renard comme jamais encore je n’en avais vu, comme jamais depuis je n’en ai revu. Dans toute sa splendeur d’animal sauvage ; le pelage brun orangé, chatoyant, flamboyant, même, dans le rayon de soleil couchant. Il se tient droit, assis sur le talus à l’orée des arbres, le regard tourné vers nous, du haut de sa stature de petit renard des bois. Le museau fin, les yeux marron doux et vif à la fois, les oreilles dressées, les pattes de devant immobiles, tranquillement posé. Pas un bruit dans la voiture. Nous retenons notre respiration, les enfants comme nous-mêmes happés par le regard étrangement magnétique de ce maître de la forêt. Image hors du temps, hors du quotidien, qui semble durer une éternité. « Incroyable »murmure Anne. J’acquièsce, fascinée. Très tranquillement, le renard bouge la tête, docile, vers le bosquet. Entente tacite, c’est le moment. Mon pied libère doucement la pédale d’embrayage tandis que le renard se faufile parmi les hautes herbes pour disparaître entre les arbres. Comme il est venu. Subrepticement. Silencieusement.
(Silence.)
« C’était qui ? » demande une voix d’enfant.
Ah, cette dernière phrase d’enfance ! Magie dans la magie… Merci Jeanne