Dans la ville, elles ne sont que deux, courageuses, résistantes, des boites à livres d’extérieur. Les autres sont des planquées, l’une au chaud dans la maison des associations, si bien installée qu’elle déborde sur une table adjacente. L’ autre est un carton près de la caisse de la bouquinerie, elle n’héberge pas uniquement les rebuts invendables, le plus souvent si bien sûr, il faut fouiller, si possible après avoir acquis un titre d’occasion. Non, les deux courageuses sont en plein air, livrées aux intempéries, à la merci de tout un chacun. Parfois même, à la vue de non-lecteurs. Celle de la promenade le long de la mer n’a qu’une petite étagère, elle héberge une trentaine d’ouvrages empilés les uns sur les autres. Elle sert peu, les livres s’incrustent pendant de longs mois pour profiter de l’air iodé. Possédaient-ils déjà ces magnifiques jaspages de moisis odorants quand ils sont arrivés ?
Et il y a l’autre, à côté du Vivalp, ouvert sept jours sur sept. Son lien avec l’épicerie dépanne-tout est profond : elle est coincée entre la porte ouverte et le chariot des cartons vides. Elle appartient au modèle poulailler : montée sur quatre pieds, l’étagère du bas est à mi-cuisses, la plus haute (la troisième) m’arrive au menton. Elle est pensée pour des adultes, dédiée à un public qui préfère ne pas trop se pencher pour lire les titres des ouvrages du bas et qui peut facilement atteindre les ouvrages du haut. Le modèle poulailler est caractérisé par une porte, qui fut vitrée, doublée de grillage à maille large. Un petit auvent ajouté lors de la perte de la vitre, vraisemblablement très tôt après son installation, protège l’ensemble de la pluie. Justement, on s’en approche durant les dimanches pluvieux. Particulièrement les fins d’après-midi, lorsque toutes les autres possibilités d’animation de cette ville tranquille sont épuisées. Disons le mot, lorsque l’ennui profond s’étale jusqu’au soir et que l’on n’a plus rien à lire. C’est la fin de l’automne, l’hiver n’est pas loin et la nuit non plus. Alors entre deux averses, cette boite à livre devient un phare. On s’équipe de bottes en caoutchouc, du ciré jaune protocolaire et on y va. On remonte une première rue, on tourne à gauche et la voilà au loin. Sur le trottoir on n’est pas seul, déjà d’autres lecteurs imprévoyants s’en approchent. On n’essaie même pas de prétexter l’achat d’un paquet de beurre ou d’une plaquette de chocolat avant la fermeture du Vivalp. On s’approche du poulailler à livres, un petit sourire à celui qui déjà farfouille et repart avec un trésor pour la soirée. Un bonsoir en réponse et c’est à notre tour.