1| un monde
Ecoute le bruissement de l’eau douce rejoignant l’eau salée
2| Petites bribes
ils ont mis du temps pour / et aussi /quand j’aurai une maison j’en aurai deux collées une pour tous les animaux une pour les parents et je ferai un passage entre les deux / un pneu a crevé on ne s’en est pas aperçus tout de suite sur la quatre-voies / viens donc ce soir, O. est de passage, elle n’est pas vraiment là où elle avait annoncé qu’elle se rendrait mais on n’est pas à un kilomètre près / on a juste transporté deux lits démontés et on est rentrés, le reste, on verra quand ce sera le moment / il faut faire avec / la dune a encore reculé malgré les brisants/ quand je saurai écrire je ferai une liste pour garder aujourd’hui : les pieds dans le sable moelleux, la peur de s’enfoncer, ce qu’on ramasse, ce qu’on laisse / dans le tamis l’étoile de mer minuscule est peut-être vivante/ tu crois qu’ils feront le trajet
3|Ombres des dimanches
ce n’est pas qu’il n’y a plus rien mais ce jour-là une main invisible suspend tout. Dans le créneau en blanc, on peut quand même rendre visite à la famille, s’attabler dans un restaurant pour échapper à la cuisine des autres jours, rêvasser la tête contre la vitre de la porte arrière gauche de la voiture qui roule vers un autre lieu sans froisser la belle robe d’enfance. Espérer le début de la semaine d’après. Ancrage dans la tête : on ne travaille pas le dimanche, c’est écrit dans l’histoire des parents. Qui travaillent quand même ce jour-là Par les temps qui courent, mieux vaudrait dire : on rattrape ce qu’on n’a pas fait les jours d’avant. Oui mais alors on n’arrête jamais. Pourquoi d’ailleurs faudrait-il arrêter ? Tout dépend de ce qu’on fait. Alors on va mettre les bouchées doubles quand il s’agit de faire ce qu’on ne ferait pas autrement : cueillir le fenouil sauvage, trier les coquillages, aller jusqu’à tous les remettre à la mer sauf un qui ne ressemble pas aux autres, accueillir le silence et le vent de travers, celui qui coupe le feu, se souvenir de la chanson du rossignolet sauvage apprends-moi ton langage apprends-moi à parler et dis-moi la manière comment il faut aimer et pas de c’est aujourd’hui dimanche qui rend triste, tellement .
4| initiales 4
Il déteste les interviews. Pourtant se prête au jeu des chroniqueurs qui le tannent —charognards prêts à se jeter avec bienveillance sur sa présence rare pour déchiqueter ce qu’il livre. Il reconnait qu’il a peut-être besoin d’eux avant de dire exactement le contraire. La caméra se rapproche : on le voit prêt à tout. Tous près. Son air narquois ou désabusé, la fausse nonchalance des timides — les chroniqueurs de bas étage trancheront. Allez-y, faites ce que vous avez à faire. On se rapproche. Il met son torse un peu de travers, c’est comme reculer pour mieux sauter. Son corps parle : vous voulez savoir pourquoi je me prête au jeu, si je vais disparaitre bientôt de la circulation. Il détourne la tête, se tait. Même s’il le savait et surtout en le sachant, il ne dira rien — tous les traits de son visage qui se rapproche du terme montrent exactement ça. La petite moue amère avec deux parenthèses au coin de la bouche sert de signature. La meute peut toujours grossir les attaques dissimulées, multiplier les plans, il regardera de la même manière chaque chroniqueur et tous perdront pied, même les chevronnés de la ruse. Personne ne peut entraver son chant, tellement enivrant dans les graves. Ses yeux clairs désamorceront les pièges et comme chaque fois, il enverra paitre les inquisiteurs en leur conseillant de commencer par lire Rimbaud, Nerval, puis coupera court.
5| Sillage
Et si l’homme aux semelles de vent avait le dernier mot ? Marcherait-on quand même sur ses traces vagabondes ? Les semelles ne sont-elles pas nos pieds nus quand se forme la corne du dessous ? Comment aborder les questions qui se posent à nos pieds comme un troupeau de mouettes à têtes noires ? Et si elles s’envolent dans un même élan pour se poser un peu plus loin, faut-il les suivre ? Que penser d’elles quand elles ne s’éloignent pas de ce qui nous retient encore ?