1 Écoute ce monde quand la folie des sages cède à la sagesse des fous
2 T’as dit quoi ?
Je suis KO/il est parti voler et moi je fais les courses et la cuisine/et si on allait se manger qq chose/tu es bien jolie et toujours élégante/je n’aime pas les pitbulls/je vais nettoyer le frigo et m’occuper de mes reines/je vais me rincer/vous venez pour l’apéro/on va marcher à la fraîche/y manquait plus que ça le tour de France/il y a la valse musette, la valse viennoise, et l’anglaise/il est bonnard/j’ai déjà nettoyé la machine mais je vous en fait un quand-même/mets-moi la machine dans l’ascenseur/tiens il fait plus frais ce matin, presque froid j’ai mis des manches longues/il y a plus que deux barres, c’est haché/ça me gonfle/comment vas-tu p’tit panda/c’est barré de partout on y va comment/19h30 on ferme/je me défoulerai sur leur site/
3 Le dimanche est un autre jour
Le dimanche, elle appartenait d’abord aux dimanches de son père. Ils ne faisaient presque rien. Ils marchaient jusqu’à Belleville. Les rues changeaient de langue avant même de changer de visage. Dans l’épicerie, les carpes tournaient dans un bassin en pierre. L’eau courait sans relâche. Elle ne comprenait pas pourquoi une eau qui ne cessait jamais de couler pouvait paraître si immobile. Les cornichons attendaient dans leur tonneau de saumure. Elle les croyait éternels. Son père choisissait quelques provisions avec le sérieux, de ceux qui savent que nourrir une famille est une manière discrète d’aimer. Ils reprenaient le chemin du retour, toujours à pied. Elle tenait sa main. Plus tard, elle ne sut jamais si c’était elle qui tenait cette main ou cette main qui, patiemment, lui apprenait le monde.
Certains dimanches il y avait le manège. Les chevaux montaient, descendaient, revenaient exactement au même endroit. Ils ne connaissaient ni le départ ni l’arrivée. Cela lui semblait naturel.
L’après-midi appartenait aux grands-parents. Il ne serait venu à personne l’idée d’y manquer. Les dominos claquaient sur la table. Pour jouer avec la grand-mère, il fallait perdre avec élégance. Le grand-père parlait si peu que son silence paraissait avoir été là avant lui. Les adultes avaient leurs raisons pour revenir chaque semaine dans cet appartement du dix-huitième arrondissement. Elle l’ignorait encore, mais un jour elle reviendrait, elle aussi, par l’écriture, dans ces pièces où rien n’avait pourtant cherché à devenir un souvenir.
Bien plus tard, elle comprit que les dimanches avaient continué leur travail en son absence. Les carpes avaient engendré toutes les eaux devant lesquelles elle s’arrêterait. Les cornichons, les saveurs patientes. Les chevaux du manège, une confiance discrète dans ce qui revient sans jamais être identique. La main du père était devenue toutes les mains qu’elle accepterait de suivre, puis celles qu’elle tendrait à son tour. Les dominos avaient engendré le goût des gestes minuscules. Le silence du grand-père, les phrases qu’elle écrirait un jour pour rejoindre ce qui n’avait pas été dit.
Depuis, elle ne distingue plus très bien les dimanches des autres jours. Les jours de la semaine ont gardé quelque chose de lui : les pas du père avant elle qu’elle suivait en trottinant, une eau qui continue de couler sur la pierre, les gestes simples qui reviennent quand on ne les attend plus. Elle cherche moins le repos que cette qualité particulière du temps où rien ne presse tout à fait. Il lui arrive même d’espérer un peu d’ennui, comme on espère une pluie légère après de longues chaleurs. Il est devenu une délectation rare. Elle ne cherche plus le dimanche dans le calendrier. Elle le reconnaît à cette manière qu’a le temps de ne rien promettre et de tout contenir.
Bien des années plus tard, la ville de Paris donnerait à ce talus un nom : Dora Bruder. Elle ne saurait jamais si elle revenait dans ce lieu ou si le lieu revenait en elle. Les dimanches avaient parfois plusieurs mémoires.
4 Ce qui bouge encore
J’avais écrit il y a deux ans autour du portrait photographique et de cette idée d’un temps qui ralentit pour laisser apparaître ce que le mouvement ordinaire dissimule. Le ralenti oblige à regarder ce qui précède le geste, ce qui tremble avant la parole, ce moment où un visage n’est pas encore un visage mais une transformation en cours.
Le dimanche, il y avait aussi son visage, celui de la photo.
Un visage que je croyais connaître et que le temps me rend parfois plus mystérieux. Je ne chercherais pas aujourd’hui à y retrouver une histoire déjà écrite, ni à déchiffrer ce qu’il aurait fallu comprendre autrefois. Je regarderais seulement ce qui continue de bouger.
Ses yeux gris profonds étaient ouverts sur le monde. Ils semblaient l’interroger sans relâche, chercher derrière les apparences une réponse qui ne venait jamais tout à fait. Ils n’étaient pas seulement un regard posé sur les choses ; ils étaient un lieu où le monde entrait.
Sa bouche gardait quelque chose d’inattendu. Elle pouvait sourire, d’un sourire presque enfantin, mais une tension demeurait, une ombre légère venue d’un temps que je ne connaissais qu’à travers lui. La joie et l’amertume s’y rencontraient sans jamais se vaincre. Il y avait dans cette bouche une façon de continuer, malgré tout.
Autour de ses yeux, les pattes d’oie dessinaient des chemins minuscules. Je ne les voyais pas comme des marques du temps, mais comme les traces d’une vie attentive, d’un homme qui avait beaucoup regardé, beaucoup retenu. Son grand front, encore peu marqué, semblait porter une force tranquille, une volonté de rester debout.
Plus je regarde ce visage, plus je comprends qu’il n’a jamais été immobile. Une expression en appelait une autre, un sourire pouvait laisser place à une inquiétude, un regard pouvait parcourir plusieurs époques. Un visage n’est pas une forme arrêtée : il est une matière vivante, traversée par ce qui a été et par ce qui demeure.
Le dimanche, quand nous marchions, quand nous ne faisions presque rien, il y avait peut-être cela aussi : le temps qui changeait de vitesse. Les rues, les gestes, les silences entre les paroles prenaient une autre épaisseur.
Son visage n’appartenait pas seulement au passé. Il continuait de se transformer dans ma mémoire, non comme une image figée, mais comme une présence encore en mouvement. Un visage qui avait connu la souffrance et qui avait pourtant choisi de rester ouvert au monde.
5 NICHI NICHI KORE KO NICHI — Qu’est-ce qu’on transporte sous nos semelles ?
J’avais écrit cela il y a 15 ans : Nous transportons sous nos semelles l’histoire de notre monde, mais aussi l’illusion d’en être le centre.
Qu’est-ce qu’on transporte sous nos semelles ? Que transportent nos semelles ? Les semelles transportent-elles seulement de la terre ? Quelle terre voyage avec nous ? La terre se souvient-elle des autres terres ? Que transporte une terre ? Des poussières ? Que transporte une poussière ? Des graines ? Une graine sait-elle qu’elle voyage ? Qui fait voyager les graines ? Transportons-nous plus que des graines ? Que transportons-nous sans le savoir ? Le savoir laisse-t-il des traces ? Qu’est-ce qu’une trace ? Une trace disparaît-elle lorsqu’elle s’efface ? Que transporte une trace ? De la mémoire ? La mémoire voyage-t-elle avec nos pas ? Les pas gardent-ils la mémoire du corps ? Que sait le corps avant la pensée ? Que reconnaît le corps ? Une odeur ? Une lumière ? Une sensation ? Une sensation devient-elle une émotion ? Une émotion laisse-t-elle une trace ? Les rencontres voyagent-elles sous nos semelles ? Une rencontre finit-elle lorsque deux personnes se quittent ? Que transporte encore une rencontre trente ans plus tard ? Marchons-nous avec ceux que nous avons rencontrés ? Marchent-ils désormais en nous ? Que transporte ce qui marche en nous ? Une absence ? Une présence ? Une présence peut-elle survivre à une absence ? Que déposons-nous à chacun de nos pas ? Que laissons-nous derrière nous ? Que rapportons-nous sans le voir ? Tout ce que nous transportons nous appartient-il ? Sommes-nous les transporteurs du monde ? Ou le monde nous transporte-t-il ?
Si beaux dimanches du père, des grands-parents et d’après…