#le livre comme fiction #05 | une nouvelle chance

C’est une question de délaissement, d’éloignement, d’abandon. Ce livre écrit par quelqu’un, que beaucoup ont lu, qui a pu être offert, sans honte laissé là, glissé oublié dans la boîte à livres. Sans doute qu’on ne voulait plus le voir, qu’on en avait assez de lui pour le faire disparaître dans l’un des empilements branlants. On a tout de même essayé de lui fabriquer un petit coin acceptable et lui choisir une juste compagnie. En vérité on lui a tourné le dos et j’ai un peu de mal avec ça — c’est comme un animal qu’on abandonne sur un bord de route ou sur un parking –, je me dis alors plutôt l’offrir, en découper les mots pour composer une lettre mystérieuse ou noircir les lignes pour ne laisser qu’une seule phrase.
L’idée m’a poursuivie que les livres pouvaient souffrir d’être ainsi délaissés.

J’ai repéré où se trouvait la boîte à livres du village, la seule à vingt kilomètres à la ronde. On m’avait dit : « À côté du distributeur de pain, excellent pain du boulanger de Marsac qui passe tous les matins ». Je m’y suis rendue. De loin ça ressemblait à un petit placard, on aurait dit un bloc congélo peinturluré en rose et mauve, on pouvait l’apercevoir depuis la terrasse du café-restaurant et bien obligé de passer devant pour rejoindre l’église Saint-Martial, une étape sur le chemin de Compostelle. Si j’avais déjà visité plusieurs fois l’église, je ne m’étais encore jamais approchée de la boîte en couleurs.

J’ai fait une photographie de loin. En fait c’était un petit frigo. Quatre étagères avec un fouillis d’ouvrages en assez bon état.
J’y ai trouvé
des polars (du Grisham avec Les Imposteurs, une série noire Tout ou rien, Origine suspecte de Patricia MacDonald),
un Pocket SF L’homme terminal de Chrichton,
quelques collection Spirale pour enfants genre Rouge et Or,
des livres en anglais,
Survivre ou la vie après la vie d’un auteur inconnu,
forcément quelques romances dont Les fiancés du Rhin ou Les échos du passé de l’inépuisable Danielle Steel (j’ai lu les premiers mots : « Dans la langueur d’un lourd après-midi d’été » et j’ai vite refermé),
La Texane du même acabit,
un seul Gallimard l’éternel Étudiant étranger de Labro,
et puis et puis… un Poche publié au 4ème trimestre 1960 aux pages bien oxydées, Jouvence d’Aldous Huxley, texte écrit en 1939 que j’avais découvert à 14 ans quand j’étais interne au lycée tout comme Le Meilleur des Mondes.

J’ai eu envie de le toucher, de l’ouvrir. Il m’a semblé qu’il s’était remis à respirer et j’ai repensé à toutes ces années où je dévorais les livres qui se trouvaient à ma portée, où j’étais dans la solitude. Du coup je suis restée plus longtemps que prévu. J’ai remis un peu d’ordre, classant par genre et empilant pour que ça s’abime le moins possible. J’ai failli adopter le Huxley. Je me suis dit que j’y retournerai pour voir ceux qui seraient partis ou arrivés. Les livres, c’est comme les gens, il ne faut pas les oublier, ni les écarter quand ils sont usés, ni les renier quand ils sont trop encombrants. Il faut les visiter, les aimer. Peut-être que c’est ça au fond, une boîte à livres. Une nouvelle chance d’être touché.

Photographies ©françoise renaud, 3 juin 2026

A propos de Françoise Renaud

Parcours entre géologie et littérature, entre Bretagne, Languedoc, et Limousin. Certains mots l'attirent : peau, pays, rébellion, atlantique (parce qu’il faut bien choisir). Romans récits nouvelles poésie publiés depuis 1997. Vit au flanc ouest du Massif Central. Et voilà. Son site, ses publications, photographies, journal : francoiserenaud.com. Sa chaîne YouTube : TerrainFragile.

16 commentaires à propos de “#le livre comme fiction #05 | une nouvelle chance”

  1. c est tellement limpide après cette lecture, merci pour ce bloc magique à vider avec modération…

    • j’ai un peu tourné autour du pot avant de l’écrire… il fallait d’abord que je trouve le temps d’y aller vraiment, jusqu’à cette « boîte à livres »… après, c’est tellement plus simple…
      merci chère Carole
      à te lire bien en retour

  2. Ce côté délaissé que tu as écrit, j’en avais mis un peu dans mon texte hier après midi. Je suis heureuse de le retrouver ici. Merci pour ces jolis mots et ressentis Françoise. Oui, c’est ça un peu abandonné. Bonne journée.

    • je vais vite aller lire les textes tombés depuis quelques jours, dont le tien, j’avais vu ! mais je ne pourrai pas avant ce soir…
      oui, c’est vrai qu’il y a du rebut dans ces armoires, c’est un fouillis alors qu’il faudrait un élan pour donner envie…
      à vite… et bien à toi…

  3. Happé par l’image et ses couleurs, d’abord ! Et puis, me suis laissé prendre par la main par l’écriture cheminant. Au lieu de prendre la boite comme rassemblement de livres, toute l’attention est mise sur le livre singulier, comme, dans d’autres cas, on peut faire de grands discours sur les peuples ou bien s’intéresser à la personne qu’on rencontre et aller au bout de ce que l’on a à partager, comme toi Françoise, aménageant dans la boite la place de chaque livre…

    • finalement le seul qui m’ait parlé, du moins plus que les autres… et il y en a toujours un, sur le tas, qui nous happe ou nous rameute des souvenirs de lecture et aussi d’autre chose, n’est-ce pas ?
      merci à toi, cher Philippe
      lecture à venir de vos textes déjà postés, dès que je peux…
      suis en voyage aujourd’hui…

  4. Une nouvelle chance d’être touché.
    Quand je il m’arrive de passer devant une boite à livres avec une personne devant qui cherche ou lit… je suis touchée, je sens qu’il y a là une impulsion de quelque chose, une recherche, un pas, un regard posé sur…comme ça au milieu de presque nulle part… comme ce parking souvent désert auquel je pense et sa boite à livre couleur bleu ciel…silencieuse…en apparence…
    Merci!

    • oui, toute seule sur un parking, et les livres tout seuls et en déséquilibre à l’intérieur, en train de s’abîmer, de se gâter… un peu étrange quand même
      les couleurs lumineuses sont faites pour attirer sans doute ou alors pour mieux se cacher au milieu des tags et des canalisations
      salut chère Eve….

  5. Les découper, ou, les noircir et condenser leur vie en une phrase (épitaphe ?) …

    Ou,
    les visiter, les regarder, les installer plus confortablement pour mieux les protéger, et se poser à côté d’eux, un peu …

    Tes doigts et ton regard touchent.

    • merci Yaël
      sur une proposition comme ça, on ne sait pas trop comment naviguer, alors j’ai laissé aller le flux des images et j’ai exploré en direct pour y trouver un peu de matière
      alors oui, l’envie alors de les aérer un peu,les livres abandonnés, de les ranger, de les accompagner au mieux
      (m’en vais te lire…)

  6. Elle me touche ta comparaison avec l’animal abandonné ou les gens trop usés que l’on oublie ou écarte… En tout cas mes livres, ils restent avec moi, ils font partie de moi, on a nos histoires ensemble. Tout au plus j’ai donné quelques livres à quelqu’un qui avait un magasin de seconde main ou sur mon lieu de travail, on pouvait déposer des livres sur des étagères dédiées mais. je ne l’ai fait qu’une fois, et encore c’était mon guide lovecraftien par envie de l’offrir à quelqu’un de curieux…

    • tu dis qu’ils font partie de toi, tes livres.. cette possession si bénéfique…
      c’est tellement vrai… nos livres ont participé à des épisodes de nos vies, animé des anniversaires ou des ateliers ou accompagné des voyages lointains, contribué à nos progressions et à nos étourdissements, au point qu’il nous est impossible de les abandonner au bord d’une route ou dans une boîte à livres… ou alors s’en remettre au hasard pour le partage ?

  7. Beaucoup de plaisir à faire en lecture et grâce à ton texte l’inventaire d’une nouvelle boîte à livres. Il y a ce suspense avec toujours en filigrane l’espoir d’une folle rencontre, il serait là l’élu… J’ai aimé ta métaphore des livres comme les chiens qu’on abandonne. Dans tous mes abandons, je n’avais jamais vu cela ainsi et me voilà à en véhiculer un de plus. 🙂 La solitude qui ressurgit du passé à la fin. Merci, Françoise. Je passerai voir celle à côté du marché de ce matin… Tu m’en as donné l’envie.

    • oui les yeux des chiens dans les refuges, tu comprends tout ça…
      alors chouette de te lire ici, Anne, et toujours cet espoir d’une rencontre improbable…

  8. Chère Françoise, je passe ici en coup de vent avant d’avoir bientôt plus de temps et la joie de participer à l’atelier d’été. Mais après avoir lu ton texte, j’ai eu envie de te raconter la belle histoire qui m’est arrivée cet hiver. C’était une fin de matinée ensoleillée, je marchais dans une ruelle de Belleville quand j’ai vu une sorte de petit « autel » de livres, bien disposés sur le trottoir, en attente d’être adoptés. J’ai attendu qu’un jeune homme se serve tout en espérant qu’il ne prendrait pas le livre que j’avais repéré : L’ancêtre de Juan José Saer (écrivain que je n’avais encore jamais lu mais j’avais Glose en attente de lecture dans ma bibliothèque). Le jeune homme est parti et j’ai pris L’ancêtre que j’ai lu dans les trois jours qui ont suivi, puis Glose m’a vraiment émerveillée. Ensuite j’ai lu L’enquête que j’ai également beaucoup aimé et je pense maintenant lire tous les livres de Saer. J’ai eu la sensation d’une véritable rencontre en trouvant ce livre, L’ancêtre, sur le trottoir. À bientôt dans l’atelier d’été !

    • salut Muriel, quel bonheur !
      en passant moi aussi en coup de vent…
      et quelle belle histoire qui se prolonge par une magnifique rencontre avec un auteur argentin (que je ne connaissais pas)
      tu donnes envie, on parle d’une langue admirable… je vais fouiner toutes les boîtes à livres sur mon passage jusqu’à trouver du Saer…
      à bientôt pour l’été…