Le livre comme fiction #07 I Patrick Marquès où es-tu ?

Ce n’est ni la première ni la dernière fois que je le recherche. Je le fais régulièrement depuis 30 ans. Patrick Marquès vivait dans les années 75 à Villeurbanne. Sa famille habitait entre la boucherie Tolstoï et la fromagerie Le chien sous la table, ce qui nous faisait bien rire tous les deux. C’était un jeune homme longiligne aux cheveux bruns touffus avec une toute petite bouche et des sourcils en accent circonflexe. Il m’emmenait parfois au lycée en moto. Je m’accrochais à lui et criais : Va moins vite ! j’ai peur ! Il ralentissait en soupirant : Tout le monde veut que j’accélère sauf toi. T’es vraiment pas comme les autres… Devant l’ordinateur, j’ai souvent plongé dans mes souvenirs pour enrichir la liste de mots-clés et affiner ma recherche : Son père il faisait quoi au juste ? Quel était le nom de cette petite ville du Sud où il a déménagé avec sa famille ? Et comment s’appelait sa grande sœur déjà ? Blandine ? Corinne ? Ça n’a pas marché. Des Patrick Marquès j’en ai trouvé beaucoup :  Patrick Marquès chercheur au CNRS, Patrick Marquès éleveur de chiens, Patrick Marquès assureur, Patrick Marquès médecin, Patrick Marquès maçon… ce n’était jamais lui, ils étaient trop petits ou trop blonds, trop jeunes ou trop vieux… Et si j’ai souvent abandonné je n’ai jamais renoncé… Tout cela parce que je n’arrive pas à oublier ce petit livre-disque, une anthologie miniature de poètes en langue espagnole, que je lui ai prêté il y a plus de 30 ans et qu’il ne m’a jamais rendu. Après toutes ces années ce livre-disque me manque encore. J’ai voulu m’en procurer un nouvel exemplaire mais je ne me rappelais ni du titre, ni de la maison d’édition. Je revois sa forme carrée adaptée au 45 tours qui se glissait dans la pochette collée sur la dernière page. Je me souviens du grain du papier, de sa couverture souple usée aux dessins décolorés – c’était un livre d’occasion que Gloria mon amie de Pampelune m’avait offert –  mais les mots imprimés à l’intérieur et ceux du disque portés par une belle voix grave ont presque tous disparu. Il ne m’en reste que deux trois bribes : 
« Asi es mi vida, piedra pequeña como tu, piedra ligera como tu… » 
« … sobre los campos he visto doblarse las espigas en la boca del viento… »
« … He andado muchos caminos, he abierto muchas veredas, he navegado en cien mares, y atracado en cien riberas… »
Ces quelques mots précieux, nourriciers, témoignent de la présence fantôme de tous les mots perdus qui se trouvaient à l’intérieur du livre-disque. Leur absence creuse en moi un manque impossible à combler et si d’autres mots sont venus depuis, des mots magnifiques écrits par d’autres poètes, dans d’autres langues, imprimés dans d’autres livres, lus par d’autres belles voix graves, rien n’a jamais pu remplacer ceux du petit livre-disque prêté et jamais rendu. Ce matin encore j’ai repris mes recherches sur Internet. Patrick Marquès où es-tu ? Qu’as-tu fait de mon livre-disque tant aimé contre lequel je pourrais sans regret échanger toute ma bibliothèque et bien plus encore ?

A propos de Françoise Guillaumond

Ecrivain, directrice artistique de la compagnie La baleine-cargo sur Wikipedia, ou directement sur la baleine cargo.

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