« chroniques » | #01 | Fitness, sommeil et reproduction

1 | A FIT WORLD
un monde qui presse tend rase s’hydrate regarde silence signe hochete rassure écoute des absents

Déf.° de fitness (sens 2, Merriam-Webster) : la capacité d’un organisme à survivre et transmettre son génotype a une descendance reproductrice comparée aux organismes rivaux.


3/ LE SOMMEIL DE L’AUTRE

La hanche l’arrière du bras le galbe du triceps le flanc la nuque la mâchoire et le front. Une jambe droite une jambe repliée en chien de fusil une idée de corps. Des murmures sussurrent des langues monologuent. L’imposante lune menaçant l’implosant petit soleil noir. Musique d’attente tête muette. Diffusion de muzak et compression. Les notes s’étendent et se relient en harmoniques lancinantes. La durée devient quantité de patience et d’oubli. En 1964, à l’invitation d’Andy Warhol, LaMonte Young crée un bande sonore minimaliste pour le film « Sleep ». Ces sons dronants, amplifiés, se distinguent par la répétition, la saturation et leurs modulations rapides – en cela ils se distinguent d’un bruit par leur élaboration. Ils rappellent le son qu’émettent les appareils électroniques en fonctionnement. L’entreprise Muzak Corp a alors dix ans et la musique d’attente (ou MOH : music on hold) trente. Le but est de combler les vides et silences d’un monde industriel et technologique encore mécanique et métallique, encore bruyant et accidentant. Les freins d’urgence, dit parachutes, ont déjà cent ans à ce moment là mais la peur reste. Les liftiers ont disparus progressivement depuis le début des années trente dans les immeubles nouvellement équipés. Les utilisateurs sont désormais seuls dans l’ascenseur avec personne pour les rassurer s’il y a un souci. Le but de la muzak est de pallier à ce vide et les effets sont expressément hypnotiques – repoussant l’idée de la rupture des câbles, de la perte brutale du contrepoids, de la chute effrénée de la cabine que le bruit de la machinerie rend encore imaginable. Cette peur est de moins en moins justifiée mais l’intégration des ascenseurs dans les fêtes foraines suggère que le sujet est encore matière à fantasme et à sensation. Le modernisme ne dépasse pas les peurs primaires de la chute, ils les transforment et les magnifient ci et là dans des endroits précis, cadré et l’imagination qu’ils comportent nous revient ci et là dans la vie quotidienne. Couvrir tout cela par quelques notes en majeur de piano ou de saxophone formant une nappe mélodique continue et optimiste. Invitant à l’attention extérieure, sa fadeur décourage l’introspection, incite au small talk, permet l’elevator pitch et s’accommode de la pick up line. Plus tard, elle saisit l’imagination de l’appelant mis en attente, le pacifiant, lui évitant une veille diurne. La musique drone, et plus tard industrielle, inverse quelque peu l’idée de la muzak en prenant comme source de réconfort, comme langage sonore, la reproduction de sons de ce nouveau monde solitaire sans liftiers et standardistes mais fonctionnel, efficace et audible, non plus pour attirer notre attention vers un ailleurs optimiste mais pour nous envelopper. En pratique, il n’y a plus d’utopie, tout est là. Ces sons sont ceux de notre isolement avec les machines. Au bureau, dans un couloir, devant un ascenseur, dans un parking souterrain. La généralisation des améliorations technologiques dans le passage de la mécanique hydraulique à l’électromécanique rend les appareils plus silencieux. Cette nouvelle normalité devient une source d’apaisement contre une autre nouvelle source d’anxiété qui est la disruption, la panne, l’arrêt dans une société en pleine accélération et atomisation ou l’ascenseur sociale est en marche. Et tout autant pour ces sons dronants qui m’enveloppent en regardant les cinq heures et quelques minutes de « Sleep ». Situation qui me fait écrire et regarder John Giorno dormir. Cet autre que je veille m’insomnise par son calme spectacle.


5 | REPRODUCTION

Les grands corbeaux sont des oiseaux fidèles. Une fois le couple formé, mâle et femelle restent unis jusqu’au décès de l’un ou l’autre.”  Le Mag des Animaux.

Des nuages et des mouettes invisibles. Quotidiennement, des pigeons se posent sur le rebord de ma fenêtre et regardent à l’intérieur. Les nuages sont aussi dans mon corps. Ils sont aussi dans mes organes et les vides entre eux sont les trouées de ciel bleu que ce corps dévitalisé. Je n’arrivais pas à me réchauffer depuis des mois dans cette nouvelle région. Alors que certains climats avaient eu comme effet un sentiment d’expansion corporelle – le froid et l’humide m’amollissait le corps. Sur le toit voisin à travers la fenêtre, une cheminée de briques rouges, surmontée d’une antenne, dont la base était assombrie, couverte de mousses grises et vertes témoigne de l’humidité du climat. Deux merles y sont posés. Habitant au dernier étage d’un appartement, j’ai été un témoin particulier de leur vie commun au fil des trois saisons que j’ai passé dans cette piaule mansardée. Je devine un nid dans la cheminée. Un merle se pose à l’intérieur ou sur le col de la cheminée, tandis qu’un autre, le mâle sûrement, se tient sur le mur de la cheminée. Il y a de la place pour deux. Parfois ils sont ensembles sur le mur ou le col. A ce moment, l’image mentale de deux oiseaux sur un même col de cheminée ou couché sur le mur, un faisant sa toilette et l’autre regardant les alentours fait advenir l’idée de couple, de la fidélité, de la lutte pour la vie et plus encore de la reproduction. La fréquentation des précaires, marginaux et nomades informe amèrement sur les conditions de possibilités de l’amour, du couple, de la reproduction. La seule reproduction qui vaille pour cette population et moi qui en faisait partie était celle de la force de travail et de l’espoir, la rage ou la curiosité de vivre. Je ne saurais toujours pas ce que ferait un couple heureux ou la motivation à la reproduction sexuelle. Mais l’observation de ce couple de merles me plait. L’observation des oiseaux et par la suite la fréquentation des classes populaires salariées, dans une perspective particulière, fragile et mystérieuse, informe pareillement sur la tension entre le dénuement dans lequel est plongé le script de leurs motivations à la reproduction et la réponse des individus : survivre coûte que coûte après la reproduction. Pour voir dans l’absence de couple ou d’enfant, un symptôme psychopathologique par le passé, il fallait modeler un individu qui excluait non seulement les fous, mais aussi les bonnes, les coursiers et toute une population exclue du marché des relations sexuelles ou matrimoniales à cause de leur situation sociale. Cela jusqu’aux années vingt ou trente avec la première explosion sexuelle. Aujourd’hui, le resac social et culturel réimpose des limites ou des épreuves à la reproduction, la mise en couple, l’amour. Indéniables, je ne sais ce qui agit ces merles.

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