#chroniques #01 | bienvenue

1 | BIENVENUE DANS UN MONDE QUI BANQUE

Prévention Incendie — Pour la protection de la forêt et pour votre sécurité, l’accès aux massifs forestiers est interdit. Mise à jour à 18 h.
(message diffusé au journal communal lumineux)

2 | 3 | séparateur central

C’est trop de dire que le ciel scintille. Le soir stridule, c’est la nuit. La nuit finit de se rassembler. Non pas qu’elle soit noire, loin de là. La nuit n’est jamais plus assez noire même par ciel clair. Quelques étoiles le ponctuent, sinon le constellent, la Grande Ourse, cette casserole, ennuyeuse à force d’être là, par-dessus la tête. Le noir est ce dans quoi l’extinction de la lampe pectorale a plongé la chaussée — plus de batterie. Le noir ne le demeure jamais longtemps — l’œil s’adapte —, lui non plus n’est jamais complet, puisque l’on est dehors, et à l’arrêt, il est susceptible de fluctuations — est-ce trop dire, mille ? Toujours il lui manque un corps à sommeiller. C’est tout autour, au ras du sol. Cela s’est considérablement éveillé. Et bruit. La nuit se fait dans les plus petites choses : criquets ou sauterelles, grillons… La nuit a ses pattes de mouches. Ce n’est pas le milieu de la nuit. C’en est le bord. Ou l’entrée. Ce n’en est pas le cœur. Cette nuit est encore la fin du jour, elle en a la chaleur. Dans le soir on roulait, le crépuscule bientôt. L’on filait. La lampe s’éteignit, l’on freina, ralentit, s’arrêta, mis pied à terre, descendit de vélo. C’est entre l’Oise et la quatre-voies. L’esquisse de quelques pas, mal assurés d’abord dans le noir émanant du sol, le corps aussitôt regagné par la chaleur.Le bain d’obscurité ne l’est que par contraste.  Là-bas c’est, on le reconnaît, puisqu’on connaît tout, l’on croit,  de cet endroit, le brasillement du centre commercial : lampadaires sur le parking, enseigne sur le toit, toit de la station-essence.  Là-bas c’est encore, plus à droite, vers l’Oise, les phares automobiles, et feux attenants, glissant à travers la masse végétale où les plonge l’échangeur routier.  Tout cela qui pour l’heure est bientôt noir, voilà ce qui proprement scintille : jette des éclats par intermittence. Le béton est chaud les fesses posées sur le muret qui se trouve là. Réfractaire, il restitue la chaleur emmagasinée le jour, cela rayonnant dans le dos. Parce que l’on s’est renversé. On s’est allongé : la glissière courant là a la largeur d’un cahier ouvert — d’un dos d’homme donc — qui sépare la voie dédiée aux mobilités douces de celle desservant la station d’épuration. Qu’on ait auparavant tenté, par adaptation et accommodation de l’œil, de fixer le chemin qui reste ou se soit retourné sur le chemin effectué, la maçonnerie de l’ouvrage se perd dans les gris, dissout dans la nuit. Très également. C’est un vertige les premières secondes. Les étoiles — les quelques unes, un peu grises elles-mêmes — vont et reviennent par saccades, adhérant au papillotement des yeux en quête de repères, avant de se stabiliser. La tête est maintenant posée et tout, autour, repose avec, ou comme de son repos à elle. Le crâne contre le dur roule d’un côté (ouest) à l’autre. L’on dodeline. Les lampes de chevet sont hors de portée, ne sont qu’éloignement. La position actuelle les tient hors du champ visuel : aux pieds — ou derrière eux — le réverbère unique au-dessus du portail de la station d’épuration, blanc un peu vert ; à la tête — derrière la visière de la casquette —, en amont du viaduc au-dessus de l’Oise entre les arbres un clignotement orange, fixe si l’on ose dire, avertissant de quel danger ? À la différence des phares des autos, furtifs, filants, celui-là est stationnaire. D’ailleurs tout l’est, non seulement un festival de la scintillation et du clignement, mais satellitaire en quelque sorte — et l’on pourrait en conclure à l’étoilement de la surface terrestre elle-même. Quels matelas, oreiller cela fait. L’on tient tout entier dans cet effet spécial. L’on s’y love. En chien de fusil maintenant. Un dernier TER passe, tout sillage sonore et traînée lumineuse. De là où l’on est, et dans la fantaisie où cela entraîne, il pourrait aussi bien n’être plus transport que de cela : son et lumière. Entre la rame aussitôt effacée et soi, le miroir impavide des eaux attrape les dernières lueurs du jour, du roussi au verdâtre, et les étale et délaie, c’est le grand bain. Le fleuve et l’atmosphère s’y confondent et la ligne d’horizon, ce coteau de l’Oise, s’y réduit à une nappe d’ombre. Comme dans son propre lit, l’on se tourne et c’est encore l’accompagnement de la rumeur routière. Ou ce n’en est plus que le souffle. Ou ce n’en est déjà plus que le rêve. Comme si se considérait de quelque distance, à l’écart, de loin un ensommeillement général. C’est l’ensommeillement gagnant que le spectacle de ces éclats visuels isolables comme des pépites, les projecteurs avant et arrière des autos glissant à la surface du silence en légères surlignures, comme les stridulations des insectes en sont de secrètes variations, toute une tapisserie. C’est un rêve de quatre-voies, ou un bonheur, une préfiguration du rêve, ou la promesse du sommeil, d’un crépuscule permanent, d’un atterrissage qui n’en finit pas. On ne l’avait jusqu’alors, l’endroit, jamais vu comme ça, ni entendu ni écouté, ni senti, ni n’y avait touché. Jamais à cette heure, la plus avancée, la plus intime.  C’était donc ça, on ne le savait pas en poussant deux heures plus tôt le vélo hors du garage : on rejoignait la nuit. On allait s’y poster. S’installer de, à son côté. Faire corps avec la nuit. Dire que cela ne dure en tout que 300 secondes… 

4 | phase finale

Chaque matin je reviens de loin. J’ai croisé une nuit de pluie sur le bord de ma route la silhouette d’un homme marchant dans les phares. Le souffle d’air à la vitre baissée m’émeut, d’été en été. Je traverse les étés comme des massifs de chaleur. Mon auto c’était quelqu’un. À vélo je vole. Les endroits où je crois me retrouver seul sont soit déjà, soit bientôt fréquentés par un autre. Écrire en moi cherche mon corps, ou l’image de mon corps. Je vois des gens quand je lève les yeux vers les arbres, je vois des grands. Dans un abribus je m’adosse aux rayons du soleil. La fidélité du souffle d’air à ma vitre baissée l’été m’émeut. Ce que d’autres laissent, oublient, abandonnent, perdent se retrouve sous mes yeux. Le vocabulaire de la saleté, de la détérioration, du déchet me manque. D’une portion de chemin, en allant et venant, je fais mon espace de travail. Ou d’un bout de trottoir. J’entre dans la phase finale. Mes mobilités sont de plus en plus douces. Cracher en l’air dans le bleu du ciel me fait l’effet d’une salve d’artifices, ou d’un augure. Les déchets me comprennent. Je suis du côté du problème. Si je dois être pris en photo pour une quelconque promo, ce sera dans un abribus. L’abribus entier. Enfant déjà j’avais le goût des épaves. Le souffle d’air qui me parle à gauche en auto m’émeut. Ma vie me pousse dans l’auto, encore. À vélo je surveille les accotements, non, survole. J’ai plusieurs livres ouverts dans ma vie. J’ai des dossiers suspendus. Je tombe des nues. Je ne porterai bientôt plus que des effets accidentés. Couleur de route, couleur du temps. Touché les larmes viennent. L’air, mon souffleur, me rappelle de me taire. Écrire est écouter. Le voisin sort son chien, je sors mon livre, nous nous croisons. Mon livre est une anamorphose au bas de l’image. Lisant au soleil je me refais du ventre. 

2 commentaires à propos de “#chroniques #01 | bienvenue”

  1. Vraiment intéressant ces dédales de sensations qui créent un chemin dans la nuit, par le corps et par le geste. J’aime cette idée qu’elle n’est plus vraiment noire – à quoi ressemblerait alors le texte dans une nuit d’ébène ?

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