1 | pauvre en monde
Pauvre en monde c’est quoi ? Se comporter, non se conduire. C’est la stupeur. C’est vivre enfermé dans le cercle de ses désinhibiteurs, absorbé. Pauvre en monde est l’animal. L’homme a flairé sa trace, il est sur la voie.
(source Giorgio Agamben, L’Ouvert, De l’homme et de l’animal)
2 | vigilance rouge
L’heure des moineaux. 22°C.
C’est heure de pointe au stop, un pic de stops marqués et/ou glissés. Lundi.
Le véhicule électrique fait sa propre musique. Toutes les fenêtres sont grand ouvertes.
24°C, épanouissement du liseron. Telle est l’étendue qui l’accueille au lever. Tout haut elle s’en réjouit.
Le séjour envahi par l’automobile.
Elle n’entend pas l’avion qui me souffle à l’oreille.
Un temps plus rien — que les roucoulements.
Nul flottement dans le drapeau du cimetière militaire. 25°C.
Une pie est morte sur le trottoir.
Les peupliers ont commencé à trembler.
Longtemps je ne l’ai plus croisé celui-là — qui ne salue pas.
Arrêté pour noter ce qui précède, un avion passe au-dessus de ma tête. Haut. 27°C.
L’homme à la branche de châtaignier — spectre des taons.
Les rejets de la station d’épuration empestent la lessive.
Un reste de voirie. Le muret de parpaings peint en crème porte un panonceau : Pose de la première pierre 12 février 2026. Commémoration avant construction (de bureaux).
30°C. À la fenêtre une main tente de démêler le cordon d’un store.
(Note pour plus tard.) Une auto laisse en doublant un parfum sucré.
32°C, la glacière ouverte sur le banc entre eux deux le coup de fourchette rapide.
Des fesses sur des roches, des bouches pleines, des sacs isothermes dans le gazon auprès… semis individuels paysagers.
Le parking du supermarché saturé des souffles des clims auto.
Chant des tondeuses dans le parc d’activités tertiaires, chant des arroseurs sur les stades, un lapin rejoint son terrier dans le merlon des tirs à l’arc. Face à moi un bracelet perles et cordon noirs cassé pend, au grillage. Il tremble. Raffut des peupliers.
3 | ça sent le vinaigre
Pourquoi je tourne autour de Ketchup Sandwich ? J’ai tourné une fois autour de Ketchup Sandwich, et j’y retourne. J’y reviens. J’y retourne à cause d’un livre. D’un livre rêvé. D’un rêve de livre. Du feuilletage d’un livre. Parce qu’un livre, même fermé, est feuilleté : sa possibilité est ouverte. Mais pourquoi Ketchup Sandwich ? Ketchup Sandwich est un sandwich de verre, a glass sandwich. Like Eating Glass ? J’ai pensé à du verre avec ce livre, ce livre en main, à la possibilité du verre — qui est sa transparence. Je rêve un livre transparent, feuilleté de transparences, ouvert même fermé. Même pavé. Une brique de transparence lancée dans une mare de. De ? C’est qu’il y a le ketchup. Cela colle au doigt, la poisse, et tache. Crachote, éclabousse lorsqu’est pressée la poire renversée au-dessus de l’assiette. Autour de Ketchup Sandwich sont déposés par dizaines les flacons qui ont été nécessaires à son élaboration, qui sont maintenant vides, exposés vidés (mais non rincés) au sol. Et sans que le ketchup se soit incorporé au sandwich — sinon visuellement : grâce du verre. Le verre est étanche. Imperméable. Dureté du verre. La sauce sous la pression des lourdes plaques s’est répandue en étages de larges flaques. J’imagine le process : posez la plaque, videz la bouteille, posez… videz… Le tout — un gros gros cube, un monument de verre — baigne dans une mare de ketchup, la sauce en suinte… La sauce que ce massif feuilleté, ce monument d’opacité, d’attraction-répulsion retient encore, comme une inclusion sous verre (et ses tranches vertes), c’est seulement qu’elle a changé de contenant — contenant ou matériau certes réfractaire, impénétrable, attention sol glissant. Un transvasement ? Quel rapport avec, ou mon livre, ou mon rêve ? Le temps que j’ai tourné autour, dans la salle où avait été recréé le Ketchup Sandwich de Paul McCarthy (s’agissant d’une sculpture qui exige à chacune de ses expositions d’être remise en œuvre) ça sentait le vinaigre, ça ne m’est pas sorti des narines… — Et si c’était ça, le rapport ?
4 | l’ordi est au bout du bureau
L’ordi est au bout du bureau. L’ordi ne peut être plus au bout du bureau. Plus au bout du bureau, l’ordi est par terre. Moi, dehors — le bureau est derrière la porte, la chaise devant l’ordi au bout du bureau est dans l’axe de l’entrée : dans le passage — le courant d’air. Le bureau tient dans la diagonale du séjour, il barre la circulation de la porte d’entrée vers la porte menant au garage, il doit être contourné. Assis devant l’ordi, je fais trois-quart face à la porte du garage, et face à l’escalier montant aux chambres et à l’autre bureau, le bureau qui est une pièce : le bureau-atelier. Le bureau dans le séjour, « en bas », « mon » bureau est un meuble, lui — une table. À main gauche ainsi qu’à l’œil, je profite à mon ordi de la vue sur la rue par la fenêtre sans rideau : sur le désert de la rue. Sur la minéralité de la rue. Sur les allées-et-venues, comptées, réglées, très majoritairement automobiles, des voisins du lotissement. Je suis en quelque sorte posté à l’entrée du lotissement. À l’égard de la maison comme de ma rue, d’une manière et d’une autre ma position est centrale. La chaise est haute : je n’y suis pas vraiment assis au bureau : je suis — comme l’ordi, avec lui, devant lui — au bout du bureau. Je fais face à l’écran de l’ordi, évidemment, le dominant d’une demi-tête, son écran 21,5″ basculé vers moi. De ma position devant l’ordi dans l’axe de la plus grande dimension du bureau, je n’en vois rien. L’ordi fait double écran. Les 21,5 pouces de l’écran me masquent l’intégralité de cette table qui me sert de bureau. Passant le nez au-dessus de l’écran — ce que je ne fais jamais, mais voilà — je distingue divers trousseaux de clés ; au moins six paires de lunettes, vue et soleil ; des galets de toutes dimensions — le plus gros ne tenant pas dans deux mains, mais en équilibre sur sa pointe — présentant d’uniformes tons brunâtres à presque noirs ; un éléphant bleu (équilibriste aussi) ; une châtaigne avec sa bogue gravée en manière aussi noire ; un rouleau de scotch et — entre autres — Les bords de la fiction de Jacques Rancière, mais j’abrège… Le fond du bureau — soit le bout opposé — est un continent à lui seul, d’abords dissuasifs : un amas de piles de chemises, porte-documents et liasses de feuilles volantes d’aspect parfois administratif… La gêne occasionnée au niveau du haut du dos par la posture exceptionnelle m’empêche d’épuiser mon bureau, je rebascule en arrière. Irai-je jusqu’à avancer que l’encombrement du plateau du bureau a de jour en jour poussé l’ordi à cette extrémité — de mon côté ? Je me souviens que l’image de fond d’écran du bureau de l’ordi — juste derrière le texte en cours — est un paysage aussi vaporeux que montueux dans les tons bleu-vert et or où s’étagent des sommets tendrement crêtés de résineux.