Comme nombres, el a peu de souvenirs de son enfance, des flashs de couleurs qu’el agrémente de sens à chaque fois que l’un d’entre eux fait surface. El n’avait pendant longtemps confiance en personne, jusqu’au moment où el a compris que finalement c’est en el-même qu’el ne pouvait faire confiance.
Ce livre sur ce banquet, el se souvient bien être parti du CDI avec. Ce qu’el en a fait après, aucune image. El ne peut qu’essayer de reconstituer, de faire lien avec un demi-flash du même espace/temps. El recrée sa chambre de quatre mètres carrés, le lit, l’armoire qui l’entoure jusqu’au-dessus de sa tête en vertu de la mode mobilière de la classe moyenne que sa mère cherchait à atteindre comme si cela équivalait à un ordre aristocratique d’un autre temps. Les encyclopédies, la vaisselle, les plantes, les livres, chaque élément était choisi comme autant de symboles d’un accès à un rang nécessairement supérieur. Quand el repassait chaque un de ses objets en mémoire, le plus exactement possible, el se rendait bien compte que chaque un d’entre eux n’étaient que, justement, pâle copie industrielle permettant à une classe besogneuse de se croire objectalement arrivée à ce niveau supérieur tant rêvée sur des générations. Ce qu’el avait encore du mal à comprendre, c’est comment sa mère ne s’en était pas rendue compte. Comment elle avait pu accumuler ces simili-symboles en tocs tout en se persuadant qu’ils étaient « vrais ».
L’un des rares objets véritablement en écho avec sa propre valeur était un pot à fleurs séchées. El s’en souvient car el devait faire attention en époussetant les bouquets que sa mère changeait une fois par décade. Il était cylindrique, étonnamment régulier, et surtout jaune doré à réflexion. El ne saura que beaucoup plus tard ce que cet objet était, en réalités, dans cette région, somme toute assez banal. Une cartouche d’obus de la première ou deuxième guerre. Une fois le mystère percé, el n’avait plus ressenti aucun intérêt mystique pour l’objet et s’en était détaché comme on se détache de la croyance à un père noël. Du moins était-ce ce qu’el pensait, tant el n’y avait jamais cru à celui-là, d’aussi loin qu’el essaye de s’en souvenir. Cependant cet objet, ce vase, lui avait procuré maints rêves sans mots. Il lui suffisait de le regarder pour être en admiration devant l’inconnu brillant. Aucun autre objet d’aucune sorte ne lui avait jamais procuré cette sensation de proximité et de valeur à inconnue transcendante. Comme si ce vase lui parlait sans aucun mot, à chaque fois qu’el passait à côté pour franchir le seuil de la maison, en y entrant ou en en sortant.
Dans la recréation de sa chambre, el ne voyait que des objets qui n’avaient pas la faveur de la fantasmagorie socio-catégorielle de sa mère. L’armoire de ses sœurs, le bureau de son frère, le linge à plier, les montagnes de linge propres à plier. Elles ne pouvaient être entreposées ailleurs, ces montagnes, au risque de ternir les illusions de sa mère.
Tout ce qui dépassait et ne s’intégrait pas à ses fantasmes finissaient inexorablement là, dans sa chambre, pourvu qu’ils aient une petite utilité au fonctionnement quotidien de la famille qu’elle avait bien du faire naitre pour se débarrasser de l’autre. Où aurait-el bien pu poser le Banquet de Platon dans cet espace ? Sur le bureau de son frère ? le laisser dans le sac ? sous le lit ? El n’en a aucun souvenir. Aucun mini-flash.