#Livre #07 – 08 | Triptyque

L’homme qui

— au commencement était ma quête clandestine et frénétique d’archiviste.

Tout ce que je vous conte là est vrai, vraisemblable sans l’ombre d’un doute.

……

Ce jour après le travail, quand la porte claqua, je restai derrière. Le gardien éteignit. Le hasard s’en mêla. Mes pas perdus — rien d’étrange, j’ai toujours aimé errer dans les couloirs de la bibliothèque — une attention flottante (à l’opposé de celle méthodique exigée lors de mes tâches quotidiennes), me menèrent jusqu’à

— un dessous d’escalier en colimaçon. Dès lors, le nouveau rituel de ma double vie commença.

Dans ce recoin interdit, s’ouvrait une haute fenêtre donnant sur un mur gratte-ciel. En ce mois d’aout, derrière le double rideau du soir rougeoyant et du crépuscule tombant, j’y scrutais des étoiles fusillant le cosmos, me glissais dans le souffle tranchant des nuages sans couture — moments et perspective des plus rassurantes.

Ce jour-là donc (un 14 ou 15 août peut-être) — inopiné coup d’œil — j’aperçus sur une étagère à trous métalliques collée à l’escalier en colimaçon, ce qui semblait bien être — une encyclopédie,

— je l’approchai. Pas la moindre mention sur sa vieille couverture cartonnée — aveuglée sans doute à force de lumière et d’obscurité alternées. Je soupesai l’ouvrage. Il était lourd,

— pas à sa place. Inclassable peut-être. La compilation oubliée d’une société secrète de savants premiers, avais-je très vite imaginé.

De mes doigts fiévreux, j’entrouvris une page — pas la première, une page au hasard. Elle était marquée en son centre d’une série de chiffres semi-invisibles. Je me souviens de l’intitulé du chapitre que cette mystérieuse combinaison annonçait : Grammaire pour l’humanité, ainsi que, de la juxtaposition intrigante des deux mots de la page suivante : Ecritures alternatives,

— je commençai aussitôt une hasardeuse lecture en me faufilant entre les trouées de vocables, et, lettre après virgule, trace de phrase après symbole — je m’inventais les vides. Ça, je connaissais. Mes journées étaient invariablement frôlées par la noirceur du manque — la parole que je ne savais pas dire. Quant à mes nuits, elles étaient peuplées de mots qui gloussaient autour de moi sans que je ne puisse jamais les attraper.

Je me voyais déjà reconstituer tout seul le spectre du puzzle des innombrables feuilles de cet ouvrage miraculé. J’allais devenir l’élu découvreur qui, offrirait une reconnaissance mémorielle à une œuvre oubliée, l’arracherait à la lente invasion moisie des mailles de son papier biblique,

— précaution infinie et toute religieuse, trouble sensation de péché et irrépressible élan de résurrection. Avec stupeur et vertige, une à une, je tournai entre mes doigts (après avoir pris soin de les dés-humecter tant mon corps salivait de toutes parts), les pages du précieux vestige.

Me prenant au jeu pendant un temps que je ne m’aviserai pas de calculer, je poursuivis mes déchiffrages. J’inventai mon inédit à la pâleur de mots insaisissables, avec une ardeur continue bien que ne sachant pas où, au petit matin du jour précédent j’avais laissé le dernier feuillet, et duquel je redémarrerai dès le soir du lendemain.

Dans ce lieu incertain et en cet entretemps coupable, je reportai sur un carnet (il y en aura tant), les quelques jambages survivants de l’ouvrage. Ces heures de (re)lecture et (ré)écriture, à la seule lumière d’une lampe de poche, ressemblaient à des rencontres amoureuses aux lendemains éperdus. Parfois, dans mon isoloir sous l’escalier, je murmurais les mots retrouvés et, de souffle en souffle jonglais à l’air libre entre leurs trous. Ma mémoire palimpseste avait avalé moultes débris de langue de l’ouvrage incomplet, et s’employait à en restituer au moins la fulgurance — tels ces souvenirs de presque riens saisis en une fraction de seconde en pleine rue — (Permettez moi ce détour) — regard vide penché sur une poubelle pleine, main arthritique actionnant impuissante une poignée de porte lisse, bouche ouverte lèvres immobiles criant, Non

Je ne comprenais rien aux listes que je reconstituais (ne cherchais pas à les comprendre d’ailleurs). Mais, dans ce chaos intrépide, je savais que je suivais un itinéraire en marge de celui de notre monde innommable. A chaque aube, ma puissance décuplait, presque douloureusement d’ailleurs, tant il y avait plaisir à ce nouvel ordre créé avec des mots absents qui me parlaient.

……

Tous les matins cependant, je retournais à mon travail d’archiviste. Derrière mon petit bureau, je vérifiais scrupuleusement les ouvrages de ma nouvelle charrette de livres — cotations, références tatillonnes, tirés à part, dédicaces, ex-libris, notes de bas de page, provenances d’ouvrages en vue de restitution, section et sous sections en vue d’inventaires. La routine.

……

Et puis, à ma mort qui ne tarda pas et interrompit brutalement mon élan, mon collègue tomba sur l’encyclopédie et un carnet imprudemment rangés dans mon tiroir de bureau. Dès lors,

— il s’empara de ma fabrique clandestine.

Je l’observais s’emmêler entre ses trucages et compilations laborieuses, digresser sur mes quelques données labyrinthiques. Non sans dépit, j’en pris acte et, en un sens — en un sens seulement et provisoirement — pardonnai à ce disciple parasite l’incomplétude annoncée de son entreprise, qui en sus, comptait bien ne m’accorder qu’un rôle de passeur sans nom,

— j’attendis patiemment que ce mauvais garçon (que j’avais été avant lui), se lassa… Et, cela ne tarda pas.

….

S’en suivit un curieux déplie. Par un détour fictionnel et un recto verso que je garderai secrets (ne m’en veuillez pas), la poursuite de cette esquisse encyclopédique se ralluma en deçà et au-delà de moi.

Marianne et le quidam

Une rumeur circulait au village. On disait que le quidam, l’homme bizarre qui passait par ma librairie chaque été — un archiviste j’avais appris — avait mis la main sur un ouvrage invraisemblable. J’en conçus immédiatement une curiosité infinie, un espoir et une impatience même. Pouvait-on encore raisonnablement penser un livre comme un trésor du passé, imaginer en extirper quelques précieux secrets justifiant par exemple, une meilleure vie sur terre ?

Tout l’été, j’attendis le quidam. Plus le petit homme sombre tardait à revenir, plus je l’appelais de mes vœux. J’avais si souvent questionné en boucle la raison de ses achats silencieux autant qu’intempestifs. Je revoyais précisément l’exemplaire acquis l’année précédente — Fictions de Jorge Luis Borges — et à son retour le lendemain, ses pages trouées, maladroitement cachées entre ses mains tendineuses. Avant de partir, derrière ses lunettes à double foyer, il m’avait murmuré qu’il souhaitait recommander cinq exemplaires de ce même titre,

— que dire ?

J’étais prête à me mettre par tous les moyens dans les pas de la mystérieuse encyclopédie. Je comptais bien, soit déjouer la rumeur — pure fiction ? — soit me rapprocher frontalement de l’ouvrage. Je me prenais de plus en plus fréquemment à lui imaginer, une liberté narrative d’avant la littérature, qui raconterait comme pour la première fois ce qui est connu de tous, susciterait la curiosité du lecteur là où il n’irait jamais, rassemblerait des connaissances passées, présentes et futurs capables de se démultiplier et réinventer notre monde.

J’en conclus avec, crainte, reconnaissance et surprise, que — le quidam et moi — allions vraisemblablement sans bruit, vers la quête hallucinée d’un « Aleph » — désir occulte d’un retour en recommencements.

Rose et le jeune homme qui

Il est presque temps. Pause, en suspension encore,

— sur la pointe des pieds, emportée dans la spirale d’un noir passé, je joue à cache-cache et survis depuis trop longtemps avec le présent.

Au bord de ce plongeoir sans eau, au sommet d’un vestige de l’époque industrielle (L’arche, c’est ainsi qu’on nommait l’ancien pont de levage du village où l’on chargeait la pierre de taille), toute retournée de trouille, je me balance, vrille jusqu’à m’essorer — m’assécher — m’oublier. Pourrai-je enfin m’abandonner au gouffre d’en bas,

— on ne bascule pas si vite de l’être au non être.

Au bas de L’arche, j’aperçus un jeune homme maigre et sombre derrière ses lunettes à double foyer. De sa main gauche, il caressait nerveusement — point infiniment petit — un gros livre qui dépassait d’un sac en tissu.

Je reconnus le jeune homme… installé le samedi au fond du bistrot des parents … le jeune homme qui m’observait, alors que sans lever la tête, je remontais de la cave avec mon père, m’installais derrière la petite table en bois à l’entrée, traçais des traits au stylo à bille noir sur une feuille arrachée à mon cahier d’école, sortais de ma trousse des petites épingles pour la transpercer ? Lorsqu

— ‘un fil se détacha du sac en tissu… et porté par un souffle de vent frais, s’envola à la suite d’une pléiade de nuages échevelés sur les hauteurs du pic d’Ossau … Moment et point de vue des plus rassurants, sans l’ombre d’un doute.

A propos de Yael

Je me balade entre théâtre et écriture. Avec le Tiers livre, j'ai envie de me surprendre, de jouer plus ! Sinon souvent scotchée de réaliser comment l’invisibilité finit toujours par poindre et surgir avec fracas. Je voudrais incarner par l’écriture ce trouble profond. Plus que jamais aujourd'hui. "Un dimanche à Auschwitz," Yaël Uzan-Holveck (orchestration d'extraits d'interviews) et Laurent Wajnberg (photographies), éd. de l'Aube, 2003, réédition 2024

2 commentaires à propos de “#Livre #07 – 08 | Triptyque”

  1. Voilà la suite et la fin, vraisemblablement.
    Et tous les textes de ce cycle, retravaillés.

  2. Fait !
    Ctrl Alt 6 pour le trait vertical dans le titre
    Et la catégorie (les catégories) enregistrées…
    De ce côté là, ça progresse …