1|DU MONDE
« JE VOIS UN MONDE QUI SE DÉSINTÈGRE AUTOUR DE MOI ET DE TOUTES PARTS »
D’après Craig Johnson, Tous les démons sont ici, 2011, traduit de l’américain par Sophie Aslanides, Editions Gallmeister 2015, Totem, 2025p. 308
2|5 JUILLET 2026
Le carrefour des six routes en compte cinq – la rue de la République est fermée par deux barrières – c’est le premier dimanche de juillet jour de braderie annuelle – le soleil lance son rayon laser pile poil dans l’axe est-ouest de la rue – je me tiens dans l’ombre au sud-est – devant moi la poubelle est sur son trente-et-un – au sol je remarque la signalisation de cinq cédez le passage – au milieu du rond-point un cercle en macadam goudronné rose légèrement bombé entouré d’un trait peint en blanc – une Twingo roule du sud en direction du nord avec un très grand conducteur plié en quatre sur son siège et sur la banquette arrière un petit chien tout fier d’être là – cinq paires de guillemets ouverts indiquent le sens de la circulation à l’inverse des aiguilles d’une montre – au nord sortant du tabac-presse un homme en short sport et maillot noirs chaussés de tongs porte un journal sous le bras – il porte aussi des lunettes – sur le trottoir opposé le polo en damier noir et blanc est assorti à la barbe naissante de l’homme – il traverse deux des cinq rues du carrefour pour rejoindre à la terrasse du Bar des 6 routes trois compères buvant un café turc – l’enseigne ronde Stella-Artois dit qu’on y sert ou qu’on y a servi de la bière belge – à l’angle sud-ouest la maison est le numéro 17 – plusieurs SUV de couleur sombre passe le rond-point à la suite – les roues intérieures montent sur le revêtement rose central – les véhicules ralentissent à peine avant de franchir le carrefour – ils forceraient plutôt le passage – une voiture blanche puis une voiture bleue arrivent par la route de Lyon au nord-ouest – à gauche en direction de l’ouest un panneau triangulaire annonce une zone en travaux – un panneau de chantier rectangulaire prévient de la présence d’un feu de chantier et de la circulation alternée – aucune femme ne se promène – à cette heure matinale il n’y a que des hommes dans la rue – un homme au maillot jaune vient vers moi avec un long ticket de jeu à la main – un minispace Modus – une grosse voiture aux quatre anneaux imbriqués – en diagonale du Bar des 6 routes une agence bancaire – sur l’arête du pâté de maison en diagonale face à moi je lis verticalement « salon de thé » – je ne l’ai jamais vu ouvert – je n’ai pas regardé le ciel – bleu – immensément bleu –
3|Lire la nuit
Je pose toujours un verre d’eau sur ma table de chevet. La nuit est le complément d’objet direct du verbe lire. Ça commence par un bruit de volet qui grince ou de dents. Je me lève pour le bloquer. Au début de la nuit le chien jappe au passage d’un chat ou d’un hérisson. Je ferme la fenêtre de la salle de bain au nord. Les chiens du voisin aboient quand il les nourrit entre quatre et cinq heures. Je bois une gorgée d’eau. Les pots d’échappement trafiqués se taisent après minuit. L’eau est encore fraîche. J’observe l’enfilade d’un mouvement somme toute continu et sonore avec des pointes sourdes ou aigües parfois inquiétantes d’autant plus que la nuit est plongée dans le noir dès vingt-trois heures. Après l’éclairage public s’endort. L’entrebâillement du volet sur la couleur et la luminosité du ciel me donne l’heure approximative. Toute cette agitation nocturne me sidère. Elle est à peu près identique au cours de mes nuits fluctuantes. Je suis immobile dans mon lit. Le drap bruit comme ailes d’ange de part et d’autres de mes oreilles. Le salon est allumé. Le jeune homme est rentré, il s’est endormi sur le tapis avec le chien. Il enchaîne des journées de vingt heures. Les crissements de pneus vrillent mes tympans. Les battements de mon cœur ratent un coup, j’ai chaud, je transpire, je respire, je me calme. Déjà les camions circulent. Je suis délivrée de la nuit. L’eau n’est plus très fraîche dans le verre qui se vide. L’aube approche.
4|Femme girafe
Je vis pleinement sur mon lieu de travail. Je jongle entre télétravail lecture et écriture. Je ne suis pas sûre d’aimer la campagne même si je peux secouer les miettes dehors. En venant m’installer ici j’ai pris perpette. Je suis enfermée. J’ai hérité d’une moissonneuse-batteuse. Je l’écris avec obsession. Chaque année j’y reviens. A chaque nouveau cycle d’écriture. C’est quelque chose qui me tenaille me tiraille dans une écriture obstinée. Je porte un été autour du cou. J’ai l’impression parfois que la corde se resserre. J’accumule les étés comme les femmes girafes accumulent les anneaux. J’en compte douze, autant de campagnes. Je porte aussi des robes et je beurre les sandwiches. Je monte en ville à pied. J’ai besoin d’une chaise et d’une table pour lire et écrire dans mes innombrables cahiers et carnets. Sur une île déserte j’emporterai une trousse. Je ne marche pas toujours avec les mêmes chaussures. Je ne sais pas si je dois changer de voiture. J’achète des livres. J’ai vendu mon quart d’appartement. J’arpente les chemins de plaine allant d’un point A à un point B avec un casse-croûte par ci une pièce de dépannage par là. Je cherche en vain parfois avec succès le point GPS qu’on m’a envoyé sur mon téléphone mobile alors que pendant des années je me suis déplacée avec une carte et ça marchait très bien. J’ai toujours un dictionnaire à portée de main. Je récupère l’eau de la salle de bain et de la cuisine dans un arrosoir fendu. Je me lave les cheveux les pieds au sec. Je ne vais plus à Lyon. Je ne pleure pas, j’essuie mes larmes en passant sous un tilleul. Je n’aime pas les pantoufles ni les canapés. J’avais dit ni chat ni chien. Au matin je ferme les volets quand le degré de bascule est atteint sur le thermomètre. J’attends le mois de novembre.
5|Cassé pattes sanglier
L’enfant n’était pas grand, dans sa deuxième année peut-être, c’était l’automne, la saison où l’on va dans les bois cueillir des champignons. Nous nous promenions donc dans les bois pendant que le loup n’y était pas, l’enfant traînait un peu les pieds, surtout en fin d’après-midi, il était fatigué et peut-être suçait-il son pouce. Il nous fallait encore rejoindre la voiture, l’enfant donnait la main à son père ou à sa mère, nous avancions lentement sur le chemin en pierre et en herbe avec de profondes ornières. Les ombres allongeaient déjà nos silhouettes quand un chasseur patibulaire déboula du fourré devant nous sur le chemin tirant derrière lui une bête inerte à l’aide d’une grosse corde. Il portait son fusil en bandoulière, une cigarette humide barrait sa lèvre inférieure. Il avançait ainsi, la bête derrière lui, ahanant et bourru, prenant la même direction que nous. Le sanglier pas beau à voir et sentant fort avait les poils poisseux tout collés d’avoir couru, une plaie béante et rouge laissait entrevoir ce que personne n’avait envie d’imaginer mais le sanglier était là sous nos yeux et les yeux de l’enfant regardaient le gibier mort. Il a dit de sa voix d’enfant cassé patte tanglier parce qu’il ne prononçait pas encore bien les mots et qu’il avait entendu parler de sanglier. C’est vrai qu’une patte pendait et l’enfant avait décidé qu’elle était cassée, que le monsieur le ramenait chez lui pour le soigner. Lui aussi pourrait se casser une jambe et on le soignerait. Nous avons laissé dire l’enfant qui répétait comme une antienne cassé patte tanglier cassé patte tanglier. Se souvient-il encore de son premier sanglier ? A moi aussi c’était mon premier sanglier.
un grand bravo pour la mise en avant du pdf !
je progresse… merci à toi
comment fait-on ?
le paragraphe insomniaque est un délice, plein de trouvailles, les volets et les dents qui grincent, « La nuit est le complément d’objet direct du verbe lire » j’adore ! Cette nuit-là est sonore, pleine de vibrations