1/ Un monde qui confond être et avoir non vous me racontez des histoires.
2/ Un point hors d’un cercle. Tout point terrestre est potentiellement un carrefour. L’espace au-dessus de notre silhouette possède des trajectoires croisées que nous ne voyons pas. Soudain on s’arrête. On est extirpé de notre monologue intérieur dans un virage à l’entrée d’un quartier. L’un des troncs du micocoulier centenaire a été coupé. Dans sa dignité inébranlée l’arbre reste une porte. Un étroit sentier condamné par les broussailles part en pente vers le fond du vallon. Le haut cabanon en pierre de l’autre côté de la route semple être l’autre pilier marquant une entrée. Des centaines de martinets strient le ciel de leurs cris en tournant autour du cabanon. L’homme est immobile sur une rue à virage. Les oiseaux tournoient à toute allure dans leur cercle. L’arbre mollement agité s’étale dans toutes les directions. Ils crient tellement qu’ils mettraient en déroute un prédateur. Silence des hommes et sifflements aigus des martinets. La nuit s’avance la chaleur s’apaise. Il n’y a pas d’humains à croiser en cette chute du jour. La plupart ont franchi la porte vers 18h : c’est l’heure où on les croise. Sur un signe invisible le cercle s’éclate en lignes multiples comme un feu d’artifice. Les cris se diffusent dans l’espace à toute allure. Puis le cercle se reforme. Très rapide. Strident. L’homme est un point immobile posé sur une ligne courbe hors d’un cercle tournoyant.
3/ Minuit 07 Non ! pas déjà ! Image s’enfuyant des silhouettes du rêve qui était en cours, moyenâgeuses en chasubles noires ou blanches, à capuches. Debout immobiles, elles regardaient quelque chose. Volupté des pieds nus sur la natte de bambou. Lever, nécessité du verre d’eau, pas bu tant de vin pourtant. Appel du confortable fauteuil à lecture, sa couleur claire dans la pénombre: refus. L’eau dans le tube digestif. Rappel que nous sommes un tube digestif. La nuit le corps plus manifesté que le jour.
1h45 Deuxième réveil. Il y a une bagarre derrière les volets tenus à l’espagnolette avec des cris stridents non identifiables. Un seul animal crie. Lever pour frapper dans les volets, espoir de changer le destin d’une proie et volonté de dormir en silence. Pensée pour ceux qui dorment dans des immeubles avec voisins dessus dessous et sur trois côtés. Délice de la fenêtre ouverte sur la nuit. Relaxation bien allongé sous le drap dans le noir. Mais très vite sur le côté car le corps ne veut pas. Il dirige. L’esprit attend que le corps veuille bien dormir. Ni lumière ni lecture. Mais le corps résiste. Lumière, verre d’eau et pomme épluchée sur un coin d’évier. Pour informer le corps autrement et déjouer la hantise du manque de sommeil. La nuit les aliments sont meilleurs. Quand on n’est pas une proie.
5h26 Troisième réveil. Lever obligé pour ouvrir tous les volets et la porte d’entrée sur l’air plus frais du petit matin. Dehors ça pépie doucement dans le début du jour. On ouvre à peine les yeux car on ne veut pas se réveiller. On veut dormir. On ne pourra pas longtemps car le soleil va chauffer. L’esprit le sait. La fraîcheur est délicieuse. On se rendort très bien. Il fait jour.
4/ Les projets personnels ont la caractéristique essentielle d’être en attente. C’est même ce qui caractérise le projet personnel : il n’avance pas. Il est en pause à cause de Chroniques, de l’été qui ralentit le corps, de l’idée qu’il faut faire un espace propre pour avoir l’esprit désencombré prêt à écrire : désherber la bibliothèque, ranger l’ordi, faire cuire tous ces abricots, décroûter la plaque parce qu’on a laissé déborder, vérifier qu’il n’y a pas de branche basse qui pourrait mettre feu à la haie et que tous les végétaux survivent, continuer à penser le monde en compagnie quand le soir les cigales sont à fond. L’hiver il y a d’autres raisons. Mais durant toutes ces activités l’on ne pense toujours qu’à ça : ouvrir le fichier. Le corps n’y arrive pas.
Pourtant donner une liste de travaux à faire à la souris (Chronique #00) fut très efficace avant que n’arrive la Chronique #01. Ce fut une très belle accélération. On accélère, on ralentit. Ça me rappelle mon père conduisant la 2CV lors des départs en vacances avec la tente sur la galerie. J’appuie sur l’accélérateur, je lâche, j’appuie, je lâche, et dans les côtes à quarante à l’heure je me balance d’avant en arrière au lieu d’appuyer. À huit ans je crevais d’impatience sur le siège arrière » mais appuie nom de Dieu ! » mais je ne pouvais que me taire. Et maintenant c’est moi qui lambine.
Objectif annoncé dans cette chronique #01 : finir chaque chronique en trois jours au lieu de quatre. Le quatrième pour la lecture des autres textes et pour donner du travail concret à la souris :
– rechercher les textes listés qui peuvent s’insérer dans le projet, les insérer, au besoin en laissant des blancs.
– reprendre les idées une par une et les exploiter. Il en reste peu.
C’est pour cela que ça traine, on arrive au bout des idées mais on sait qu’on n’est pas au bout du texte. Il y a donc bientôt un ravin. Ou un tunnel. À moins que ce ne soit qu’un tumulus.
5/ Tout a commencé par un sms placide : la livraison est effectuée, il y a un nid de frelons et un serpent dans la gamelle. Le livreur de fioul qui connait les lieux avait déroulé son tuyau à travers le garage pour accéder à la cuve. J’entends des récriminations et je sens qu’il faut s’expliquer : du fioul ! Oui, encore un peu de fioul pour avoir le chauffage central les jours de grands froids. Sinon du bois. La cuve est sous un appentis minuscule où s’entassent des tuiles romanes, une pile de briques, des seaux, une vieille gamelle en fer blanc, des pots de fleur et des morceaux de béton cellulaire.
Il a bien fallu aller voir mes deux animaux préférés auxquels je pourrais ajouter les sangliers. Mais le livreur ne m’avait pas dit : il y a un sanglier dans l’appentis. Auquel cas je ne serais pas rentrée. Pour une fois j’aurais appelé un chasseur. Je crois. Sûrement. D’autant plus que les chasseurs ne savent pas le mal que je dis d’eux.
Les animaux étaient en paix. Le serpent était enroulé dans la gamelle, on sentait que c’était son nid. Les frelons avaient construit un nid de la taille d’un poing, accroché au linteau de bois : un ovale parfait, marron clair très lisse, une terre au grain très fin, avec des stries dans le sens de la largeur comme si le nid avait été tourné par un potier. Je contemplais l’œuvre quasiment à la hauteur de mes yeux, ne craignant rien car immobile, le serpent dormait, malgré sans doute le bruit que j’avais fait. Mon corps avait repéré que ce n’était pas une vipère, sinon il aurait eu une décharge électrique suivie d’une course effrénée vers la rue accompagnée d’appels essoufflés au voisinage. Mon corps est en général informé.
Les animaux s’étaient installés. Ils cohabitaient dans cet espace réduit. Tranquilles.
J’ai tout aimé, merci Valerie !