Chroniques #01 | Ricochets d’instants

1/

Un monde qui peu à peu réduit le champ des possibles a-t-il encore un avenir 

2/ Au carrefour

Oui, on pourrait dire que c’est un carrefour puisque trois chemins, j’ai du mal à dire rues même si de l’asphalte les recouvre, forment un croisement. Pas grand-chose se passe là. Il faudrait rester le temps d’une journée et fixer le va et vient des hirondelles, le balancement des branches sous la brise. Ah si, un chat s’est étendu à l’ombre. La voisine a sorti sa voiture du garage, reculé et pris la direction du village après avoir échangé quelques mots avec son mari ; elle n’a pas vraiment d’autres solutions. J’ai entendu le moteur du quad d’un autre voisin, il est remonté de son jardin près des forêts, où il a dû arroser ses plantations. Madame J. ne passera pas sur le chemin aujourd’hui pour aller acheter son pain, c’est le jour de fermeture de la boulangerie. En réalité personne ne va passer par ce carrefour. Ah une pie a fait entendre son cri. La chaleur a déjà mis en veilleuse tout le quartier. Rien, il ne se passe rien ici. C’est le carrefour de la méditation, du rien. Le carrefour du temps qui passe, celui qui est passé et dont je me souviens, lorsque, là, nous jouions enfants ; dans l’insouciance. C’est le lieu où je viens de temps à autre pendant l’été.

3/ Drôles de ricochets

Elle sait qu’il n’est pas bon de lire ses messages avant le coucher. Avant d’éteindre le téléphone elle regarde sa boite mail. Les pensées fausses laissent de vraies traces dans le cerveau. L’art de mastiquer en tous sens une petite phrase est sans mesure. Se tourner sur la jambe gauche. Les pensées pourraient-elles s’écraser sur le mur. Agripper ses pensées sur la journée d’après. Penser plus loin encore. Les griffes de certains mots se sont bien plantés sur la peau. Elle devient son propre fardeau. Elle sait déjà que cela va être difficile. Elle se verrait bien ermite en Lozère. Où personne ne saurait. Où personne ne viendrait. Où le wifi ne passerait pas. La porte d’entrée est-elle bien fermée ? Se lever, ne pas se lever, il y a des dilemmes essentiels. S’endormir serait mieux. Faire éclater les cloques de terre qui grattent. Dissoudre les images mentales. Se retourner sur le côté droit. Tenter la liste des lieux où elle a dormi. Partir du plus ancien et avancer dans le temps. Visualiser l’orientation des lits avec les fenêtres.Elle s’attarde sur son premier studio. Le matelas par terre. Le bonheur le soir de regarder les lumières sur la ville. Ce sentiment de solitude. De plénitude alors. Sauter à cloche-pied sur les cases d’une marelle des souvenirs entre terre et ciel. Mais elle pose les deux pieds dans une case et s’éternise. Ne pas regarder l’heure. Ne pas regarder l’heure. Regarder l’heure : une heure trente. Réciter des poèmes peut-être. Et Rimbaud s’installe en premier avec ses élastiques sur des souliers blessés. Les baisers à l’aube donnés. Chercher un poème de sommeil. Et c’est demain dès l’aube qui monte en mémoire. Ce n’est pas un bonne idée. Cela entraîne vers une tombe sous la neige de février. Tout près cela respire fort et dort. Elle ne veut pas réveiller. La douleur s’est installée sur l’épaule droite. Se mettre à plat dos pour soulager même si elle sait qu’ainsi le sommeil sera plus long à venir. De toutes façons il est long à venir. Les mots du message reviennent en mémoire. Marre de tout çà. Elle fait ce qu’elle peut. Des fourmillements dans les mains commencent à la déranger Trouver autre chose pour échapper au ruminement incessant. Énumérer les livres aimés par-dessus tout. Drôles de ricochets. Les auteurs çà va mais les titres la fuient. Les histoires aussi. Se lever. Aller voir si la porte est bien fermée. Ne pas allumer. La porte est fermée. Faire le trajet sans ouvrir les yeux. Pour ne pas se réveiller. De la pensée magique toute crue. Elle est réveillée. Se recoucher. Attendre. Sentir les prémices du sommeil. Enfin tenter d’y croire. Ne pas penser au lendemain où il faudrait être en forme. Les deux petites-filles à garder et à occuper. Se dire qu’elle voudrait bien être tranquille quelques jours, ne voir personne, ne parler à personne. Dormir. Se coudre les paupières. Réessayer la récitation d’un poème. A une époque elle faisait çà pour s’endormir, elle en avait cinq ou six qui marchaient bien. Tenter elle avait pris ce pli dans son âge enfantin. Buter sur certains vers. Recommencer jusqu’à parvenir à la récitation juste, enfin elle espère qu’elle n’a rien oublié. Mais il manque parfois un mot pour que chante l’alexandrin. Là çà y est . Enfin.

4/ Tranche de journal :

Pour aller de l’avant dans le projet d’écriture sur Métamorphoses qui m’occupe depuis quelques temps, penser qu’il est sans doute bon de revenir en arrière et de relire les pages accumulées pour retrouver une dynamique. Il semble bien que depuis un mois tout est à l’arrêt, si je regarde les dates inscrites sur ce journal de suivi du projet. Les fins d’années sont toujours difficiles. Et puis arriverais-je un jour à terminer…

– cela a commencé par vouloir associer un lieu à cette thématique de la métamorphose que j’avais envie d’explorer : et ce lieu c’était plus une notion de cloître, non un cloître particulier. J’avais établi une liste de cloîtres en France , dont certains connus et d’autres que j’aimerais visiter pour me tenir dans cette recherche  Une prise de notes a démarré autour de cette thématique qu’il me faut relire et poursuivre. Des liens avec des livres à lire ou relire. Cela va donc faire deux ans que cela rumine en moi. Et l’écriture à proprement parlé débute en janvier seulement.

– je prends note des livres sensés m’accompagner, m’épauler pendant ce travail. J’avais pensé à Anna Milani et ses Géographies des steppes et de lisière,dont je n’ai rien fait apparemment, Gilles Deleuze dont je n’avais noté que ses cours au Collège de France et que je n’ai fait qu’effleurer ; j’avais noté ceci dont je ne me souvenais déjà plus : lignes dures qui nous segmentent, lignes souples traversées de grandes cassures et de petites fêlures qui nous transforment, lignes de fuite créatrices qui intensifient nos existences ou qui peuvent tourner en lignes d’abolition...Le livre d’Emanuele Coccia Métamorphoses lui m’a été très utile et va encore m’accompagner. La notion de déplacer quelque chose en soi reste accrochée à cet ouvrage. Le livre Les Vagues de Virginia Woolf reste très important, il est celui sur lequel mon écriture adosse sa structure. Et celui de Clarice Lispector Agua viva est bien là toujours à mes côtés pour le rythme, le style. En fond de tête l’histoire de Jacob du livre de la Genèse. Tout cela comme une architecture où m’appuyer.

5/ Regards croisés

Rien d’autre qu’une sorte de tapis jaunâtre où le pas lourd et lent d’un quadrupède curieux se profile derrière le mur du jardin où grince une girouette plantée sur un piquet. Les feuilles du tremble qui commencent à jaunir elles aussi donnent l’illusion que le vent s’est levé. L’animal se tient derrière le mur. Je suis en contrebas tentant de redonner un aspect correct à ce jardin si mal entretenu. Elle regarde avec intérêt ce qui se passe. Elle me regarde. Je la regarde. Elle est de la race que j’apprécie, fidèle à celles du troupeau que j’aidais à garder du temps de l’enfance. Une vache Montbéliarde donc, avec sa robe pie rouge caractéristique, sa tête blanche ainsi que le ventre, un rouge brun par taches sur le dos. Celle-ci est une génisse. Je la sens intriguée. Elle suit mes déplacements et sans doute s’inquiète de ma présence ou peut-être s’en réjouit-elle puisque je lui fais de l’animation. Je cisaille des branches, éclaircis la clôture et croise son regard. Je me tourne pour ramasser quelques brindilles, me retourne et voilà cinq ou six de ses congénères alignées et attentives. J’aime leur regard. Il est fait d’apaisement, d’étonnement, d’intelligence… J’ai appris à les aimer enfant et je leur conserve une part de tendresse. Les regardant, je redeviens un peu la fillette d’avant.

A propos de Solange Vissac

Entre campagne et ville, entre deux livres où se perdre, entre des textes qui s'écrivent et des photos qui se capturent... toujours un peu cachée... me dévoilant un peu sur mon blog jardin d'ombres.

Laisser un commentaire