
1.
Un monde qui privilégie l’homme – espèce et genre –
ne condamne-t-il pas les autres vivants ?
2. Bus stop
Cinq minutes à attendre. Ombre trompeuse de l’abribus vitré que le soleil transforme en bouilloire. Derrière, à l’ombre des arbres qui bordent la voie ferrée, deux en attente. Arrêtées au feu rouge, six voitures, deux blanches, une rouge, une grise, une camionnette marquée du logo de la région. Derrière l’abribus, à l’entrée de la voie « partagée » piétons vélos, un panneau électronique affiche en vert sur fond noir date, heure et nombre de vélos ayant emprunté la voie ce jour : 269. Arrive une trottinette électrique. Le gars ralentit à peine et slalome entre les deux personnes debout sur la voie. Le panneau ne l’a pas enregistré. Une jeune femme en vélo, coiffée d’un casque audio qui transforme ses oreilles en boules duveteuses. Elle accélère, slalome entre les voyageurs en attente sans leur jeter le moindre regard. Le panneau marque 270. Un bus passe, dans l’autre sens. À l’approche du carrefour, il déclenche une sonnette. Sur ses flancs on a imprimé en grand « Jules Verne ». Un homme, la cinquantaine ; à son côté, robe d’été fleurie à volants, chapeau de paille, jambes nues et sandales, silhouette de jeune fille, trottine celle qui doit être sa mère et semble lui faire la leçon ; il pédale tout doucement afin de rester à sa hauteur. Le panneau marque 271. Sonnette en approche. Odeur d’huile chauffée. Le bus s’arrête dans un froissement de freins.
3. Écouter la nuit
Réveil à 2h 23, parfois à 3h 23. C’est souvent 23, allez savoir pourquoi. Impression d’être pleinement réveillé, d’avoir « fait sa nuit », comme on le dit des bébés. Ce que c’est que d’avoir voulu se coucher de bonne heure. Les fils du rêve s’effilochent, se défont, ses dernières images vacillent et s’évanouissent, malgré tous les efforts (ou à cause d’eux?) pour retrouver la tapisserie du songe où il était si intéressant d’évoluer. D’infimes craquements ; les bois des planchers sans doute. Ou peut-être le voisin s’est-il levé ? La nuit est calme. Pas de claquement de volets, ni de sirènes. Essayer de se rendormir, en vain : la machine à moudre des pensées est en marche. Se retourner. Écouter la nuit. Il y a deux, non trois ans, on entendait ululer une chouette. Elle nichait dans les arbres du minuscule square au bout de la rue. Mais elle a disparu. Écho lointain et intermittent de voitures passant sur le boulevard. Roulement étouffé et régulier d’un train, il est donc 3h 11. Allumer la liseuse, reprendre la lecture en cours. Le sommeil ne vient pas. Le carillon dans le noisetier tinte. Un chant d’oiseau, une grive, peut-être. La nuit est encore noire. Se lever, grignoter une tartine avec une tasse de thé. Se recoucher, en chien de fusil sur le côté droit. La liseuse à droite est posée sur l’oreiller, allumée. Par-dessus les lignes et les signes, le fil du dernier rêve se tisse et se renoue… Au réveil, il est huit heures.
4. Chronique d’écriture
Projet : écrire les vies de ceux, de celles qui n’étaient rien, ces invisibles, manouvrières, journalières, ouvrières, soldats, manants, qui ne savaient pour la plupart ni lire, ni écrire et n’ont laissé aucun témoignage direct.
Recueillir des faits, rassembler des données : noms, dates. Établir les filiations. Vérifier. Rectifier. Faire des fiches, des listes, des feuilles de calcul, des tableaux. Reporter minutieusement les données dans un logiciel de généalogie.
Enquêter, recouper, reprendre, creuser. Changer de voie. Revenir en arrière. Aller aux archives. Dépouiller des documents, des pages et des feuilles poussiéreuses, parfois couvertes de boue séchée et de champignons. Se salir les mains. Revenir bredouille. Retourner aux archives. S’assurer des faits. Consulter des ouvrages historiques. Prendre des notes et faire des fiches.
Écrire. Sous quelle forme ? Ni celle du récit romancé, ni celle du faux journal : comment faire écrire un récit à qui ne savait pas écrire ? Et comment se serait-il, ou elle, procuré papier et encre, alors qu’il ou elle n’a pas de quoi acheter son pain ? Et en quelle langue écrire ? le picard qu’ils parlaient n’a pas grand-chose à voir avec le français d’aujourd’hui. Donc écrire des chroniques, à la manière des vies parallèles, celles de deux femmes nées au même endroit, à peu près en même temps. La vie de Marguerite Lancel, épouse de Charles Dumont laboureur et frère du curé de la paroisse, en parallèle avec celle de Marguerite Cauroy, servante de ferme. Les vies de Jeanne Vaillant, épouse de laboureur et d’Anne Le Doux, épouse d’un manouvrier. Les registres de la paroisse de Warvillers indiquent qu’elle s’est mariée en 1699 et qu’elle est morte en 1738 à l’âge de 64 ans. Elle est donc née vers 1674. (on ne dispose des registres qu’à partir de 1694). La date doit être exacte à une année près, si l’on en juge par les autres actes de décès et de mariage de la même époque : le curé de 1738 disposait des registres du siècle précédent, disparus au cours des guerres qui ravagent cette région depuis si longtemps. Anne est mon aïeule à la neuvième génération. J’ai suivi un fil ténu, allant de Félicité Bauduin à sa mère Marie Louise Bléry, puis à Pierre Bléry, son père. C’est en recherchant l’ acte de naissance de Pierre que j’ai trouvé, presque par hasard, son acte de décès, puis son acte de mariage et établi ensuite la liste de ses enfants morts, année après année, de 1700 à 1709 : sept naissances, un seul survivant. Tous baptisés à la maison « par nécessité », tous morts dans les heures ou les jours qui suivent leur venue au monde. Deux exceptions : Pierre, né en 1703, qui meurt en 1707, très probablement d’une épidémie qui fauche de nombreux petits enfants des villages du plateau, et Pierre, le survivant. Comment écrire le malheur ?
5. Le Wild n’est jamais loin
Il neige sur Central Park depuis le premier de l’an. Courant janvier, les employés ont découvert des empreintes. La photo est publiée dans le NY Times : c’est le début d’un feuilleton qui durera tout l’hiver. Pour certains, pas de doute : ce sont les empreintes d’un loup. Pour d’autres, c’est un fake. Quelques jours plus tard, une caméra thermique enregistre son image. C’est un loup. Peut-être un coyote. Ou un hybride. Loup ou non, il est là, dans le centre de la Ville. Sauvage comme un enfant méfiant, il ne se laisse pas approcher ; discret, furtif, il ne se laisse ni voir ni photographier. On le protège des curieux ; comme pour le couple d’aigles qui viendra nicher au printemps, on ne révèle pas le secteur du parc où il gîte. Comment est-il arrivé ? probablement par le pont Washington sur l’Hudson, que les piétons peuvent traverser. Ensuite ? tapi dans l’ombre le jour, il aura couru de sa foulée dansante les rues de New York sans être remarqué, échappant aux patrouilles et aux caméras de surveillance. Peut-être, comme ses cousins italiens des Abruzzes, s’est-t-il régalé de restes de spaghettis bolognese ? Sauvage, oui sauvage, il se tient à l’écart, moins dangereux que les loups qui hantent Wall Street et les golfs de Floride.
« écrire des chroniques, à la manière des vies parallèles » une mise ne abyme qui pourrait devenir vertigineuse. Dans chroniques, chronique d’écriture. On est dedans, c’est une entrée. Merci !