Ouf ! j’ai fini par trouver du temps et un peu d’inspiration. En revanche, les 5 400 signes… On réglera ça au prochain tour (peut-être).
4.
sur la plaque de verre transparent, un grand tapis noir représentant la carte du monde sur lequel erre ma souris (ergonomique) | le vieux clavier Compaq (une vingtaine d’années), un peu de poussière, sa petite lumière orange, une languette aide-mémoire pour me rappeler de retrouver le beau discours d’Anne Bouvier (c’est la note) depuis la cérémonie des Molière (du 2 avril) | le rehausseur d’écran en bambou, le vieil écran Compaq dessus, une poignée de clefs USB, noire, bleu, rouge, un disque SSD NVMe, un bloc de Post-it et deux mots (Mur, Antilivre — on a les notes qu’on mérite), un petit bout de papier chiffonné | sous le rehausseur, une fiche cartonnée pour un alphabet braille (une phrase pour s’exercer)
à portée de main (droite), une petite pile de livres et un calepin ouvert, le smartphone dessus, un pichet de lait blanc pour pot à crayons (Bic quatre couleurs, feutre fluos, vert, jaune, bleu, orange, paire de ciseaux rouge et gris, un stylo noir, un crayon de papier), le lutrin pour entasser quelques papiers, lettres, cartes de visite et deux livres (Manifestes du surréalisme, Louons maintenant les grands hommes), un thermomètre électronique avec un semblant de toit (24,3° C), ma gourde rouge, un mouchoir en papier usagé
(gauche) sur un petit tas de livres en vrac, le carnet ouvert et ses notes noires, quelques lignes en rouge, en vert, Vivre et penser comme des porcs ouvert aussi, à l’envers, déployé sur toute sa couverture rouge, son profil de face cubique, un œil vide l’autre décentré, la pyramide de 100 000 ans de beauté la lampe de chevet dessus, abat-jour blanc cassé, en forme de goutte de bois, une pile de disques en éventail dessous, le vieux Darklands en tête
3.
Chaque jour, en allumant la machine, je tombe directement sur un grand tableau noir de Pierre Soulages. C’est mon fond d’écran. Il a longtemps été noir. C’était un fond sans fond. Et puis un jour, j’ai voulu l’égayer un peu. Il y a d’abord eu les Seascapes nocturnes de Hiroshi Sugimoto, et puis Soulages.
Il ne s’agit pas vraiment d’un fond d’écran. La peinture noire fait écran dans l’écran. D’autant plus qu’elle n’est pas vraiment noire. Elle est peut-être même pour moitié blanche. De la peinture à l’huile exclusivement noire pour un effet visuel à moitié blanc.
Il ne s’agit pas non plus d’un grand tableau, en fait. Avec 165 cm de long sur 51 cm de large, son format panoramique, englobant tout le champ visuel, vision périphérique comprise, crée cette impression. On est face à un mur, à un bloc. Un peu comme le monolithe de 2001, l’odyssée de l’espace, mais couché.
Aucun fichier, aucun dossier, aucun raccourci ne doit s’y superposer. Depuis que l’image est là, les icônes s’ordonnent autour. Celle qui vient s’inscrire dessus, comme un mauvais tag, finit à la corbeille. Une sorte de radioactivité inconsciente permet de ne pas surcharger l’écran.
On imagine une grande couche noire, plate, laquée, ou mieux : une belle nappe de pétrole brut, parfaitement mate, et un peigne, ou plusieurs peignes aux dents plus ou moins fines, cassées ici et là : des peignes pour démêler le bitume, lisser le mazout, coiffer le fuel en une série de lignes plus ou moins noires, plus ou moins blanches, plus ou moins parallèles, toutes de travers : des rayons par milliers, chaque blanc accolé à un noir dont il provient, et inversement, de l’un à l’autre, comme s’il n’y avait pour finir qu’un seul rayon : un même rayon, aussi que noir que blanc, aussi plein de peinture que vide, à la mode quantique, mais démultiplié sous l’effet, miroir ?, de sa radioactivité : un spectre de lumière noire déployé, décomposé par capillarité, de rayon fantôme en reflet inverse, toujours de travers, toujours dans le sens de la lecture, de gauche à droit, de haut en bas, sans autre profondeur et paysage que la pulpe des doigts à passer, de crêtes en creux, dans les rayures, gravures, griffures, biffures de l’écran plat.
2.
Devant l’écran, à taper sur le clavier, le carnet ouvert, des notes à la va-vite, noires, rouges, vertes, dispersées, soulignées, encadrées, biffées, une touche de mauve…
un tour sur le navigateur, à la recherche d’un blog, d’un compte, d’un mur, d’une page, peut-être une phrase, un fragment, parfois une image…
pour la musique, c’est sans paroles avec BRUIT ≤
toute l’heure ainsi, en tournant une page pour un troisième, un quatrième petit paragraphe, aux lignes qui avancent, s’accumulent, reculent un peu, s’entassent…
les volets en tuile grincent, l’eau de la gourde a pris le goût du caoutchouc…
Voilà : « les équipages s’enfoncent au cœur des immensités désertiques pour explorer des territoires bruts ».
Vient toujours ce moment où tu ne tiens plus, le poignet, le bras engourdis, des fourmis dans les jambes, alors tu te lèves, tu vas marcher dans la maison, un verre d’eau fraîche au frigo, tu enfiles tes chaussures, tu sors par la porte-fenêtre, la lumière sur la terrasse t’éblouit, la chaleur t’envahit, tu vas marcher dans le jardin, tu gagnes l’ombre des arbres, tu fais aboyer les chiens.
Le lapin n’aura pas bougé de l’après-midi, il sera resté sous les chaises hautes, calé entre les barreaux et la paroi de l’îlot de la cuisine. Non, il aura bougé pour aller manger dans sa cage, il y a une traînée de copeaux sur le carrelage.
Un coup d’œil sur le smartphone, pour une icône de soleil et 38° à 19:06. Une petite faim. Tentation d’une tranche de brioche, dorée au grille-pain, avec une couche de confiture de pêche ou de figue. C’est plus l’heure.
En terminer avec une image, recadrer, ajuster les couleurs, rehausser la netteté, enregistrer les modifications, renommer, copier, coller, insérer une légende. On verra plus tard la mise en ligne.
ME, allongée dans le canapé, smartphone en main, regarde un capsule vidéo de La Dernière. Tu regardes pas le match ? — Non, je vais à la douche, je me change, je grignote, j’y vais.
Le miroir embué, sauf un rectangle au centre. Saurais-je un jour pourquoi ?
« Attention à la combinaison, et ce sera une combinaison justement le pied droit derrièèèÈÈÈ… le premier tir, de cette seconde période fait mouche ! »
Assiette de salade de pâtes complètes (penne rigate – beige), morceaux de tomates séchées (d’un brun rouge), cubes de féta (blanc), dés de jambon de pays (rouge violacé), brins de poivrons et piment doux (vert, jaune, rouge), olives (noir). Deux ou trois tranches de pain doré. Non, pas de rosé. (Ça manque de bleu.)
Quel con ! les fenêtres de la bagnole !
En route, soleil de face. Dans les fossés, l’avoine folle semble illuminée. Du cristal.
21:00 pile au compteur, la distillerie du domaine du Chevalier de Cruc, médecin d’Henri IV selon la grosse dame en robe marine (le nom m’échappe). Huit alambics rouges, des dizaines de tableaux.
Petit godet en plastique pour cognac arrangé aux fruits rouges.
Sur la dalle en béton chaude au pied des cuves de vin, trois tables, des parasols, on s’installe, on discute, avec vue sur le vignoble, le soleil tombe derrière un bois.
Autoradio. « Chut…. Écoute. Les chevaux dorment dans les prés. Les chiens aux truffes humides dans les cours. Les chats somnolent dans les coins obliques. »
Le parking plein dans un champ de blé coupé, les voitures tournent pour un manège improvisé.
Le chapiteau, façon cirque ouvert, les grandes tablées pleines, on va, on vient, on court, moules frites sur la paille, elle l’aime, elle l’adore, rose sur fond noir, Dreamer cover band, un drone au survol.
La nuit tombe, les attractions foraines débourrent de sons, de lumières, couleurs, formes, tours, sauts, tirs, barbes, courses, chocs, glaces, cris, rires.
22:34 — au détour d’un bois, la route monte doucement, tout droit, et dans le ronflement par la fenêtre ouverte, cette grande ligne fauve retenant encore un instant les lueurs marine de la nuit.
En arrivant, bientôt, un champ éclairé, le souffle d’une machine, la fraîcheur des blés.
Le match va commencer, c’est la fin de Fort Boyard, l’énigme, le mot qu’on ne trouve pas facilement, nature, et la terrasse irradie son bain de soleil, les grillons font de même, les étoiles, le souffle des bœufs du champ tout à côté et le vent porte un reste de musique boum boum. Où sont passés mes lucies ?
1.
… pas question de refaire le monde… il me dit, alors moi Ben… en fait, je veux bien, moi, retourner dans la caverne et sortir de dessous la roche des petites poires bien fraîches, et bien fermentées d’abord histoire de se chauffer un peu la verve au coin du feu, mais alors… disons que tout ce qu’on va se dire on va le faire, on va le mimer… et quelques bruits de bouche, tiens, en guise de ponctuation, oui, des petits bruits de bouche… et là, il me fait Tiens, ben celui-ci déjà, attrape-le, peins-le en bleu, tu feras de beaux rêves ! avec un de ces pets…
5.
… et alors pour commencer ce stage, v’voyez, vu le temps, j’avais prévu une petite activité simple en extérieur, v’voyez, du genre description sur un rond-point, mais vu les conditions… Oui, un sens giratoire, si tu veux… oui, je sais que tu l’as déjà fait, mais tous les ronds-points sont uniques, tu sais, t’es pas obligé de choisir le même… bref ! aujourd’hui… et en plus y en a qui sont abrités… donc, aujourd’hui, v’voyez, vous irez vous mettre au frais où vous voudrez dans le café du coin, la boulangerie du village, le supermarché, rayon fruits et légumes, la boutique du pompiste, la mairie, la médiathèque, v’voyez… la gendarmerie si tu veux, encore que je suis pas sûr qu’il y ait assez monde pour l’exercice, à moins d’une descente au préalable, parce que vous allez devoir écouter voir, c’est-à-dire noter, v’voyez, en mode descriptif quand même, ce que vous voyez de ce que vous entendez, vous notez les faits et gestes de la conversation, pas ce qu’on dit, mais ce qu’on fait en le disant, le jeu des mains, les sourcils qui se lèvent, la bouche béante, le sourire en coin, les yeux au ciel… oui, le doigt d’honneur aussi, ça arrive, tous les gestes sont adultes, pas beaux peut-être, mais… v’voyez, c’est ça, la scénographie langagière d’une conversation tout à fait quelconque en mode sourdine, comme dans les films muets… je sais, c’est un classique, mais le stage commence tout juste, on y va simple, et y en a qui découvre, tu sais, tout le monde est pas né sourd-muet comme toi… bon, voilà, v’voyez, et dernière chose, vous attardez pas sur toute une conversation, vous arrivez, vous écoutez voir, ou vous voyez écouter, et juste un instant, vous la prenez au vol, en passant si vous voulez, v’voyez, quelques notes, des bribes, disons une minute pour une scène en quelques images, quelques gestes, v’voyez… voilà, ça une fois par jour… et, si vous voulez, à la maison, vous imaginerez ce qui a bien pu se dire, v’voyez…