#chroniques #02 | aimer le prochain ?

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[Je m’en tiens à 5.400 s. Tout est écrit. Le choix importe aussi.]

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COMMENT RENOUER AVEC L’HUMAIN SANS QUE CELA NE COÛTE
(ne coûte à mort)

.2 | paysage vu du cirque (sans éléphant)

(ou bien est-il caché quelque part, ces animaux goûtant fort la discrétion)

Le mur du chapiteau vibre à chaque à chaque bourrasque. Le kakemono oscille doucement dans le faible courant d’air. Le psychologue a chaud, il avale une gorgée d’eau au goulot d’une bouteille plastique pour moitié vide. Un paysage est découpé par la porte ouverte : soleil ; dans le tiers supérieur, ciel dégagé. Le fils du défunt-à-qui-l’on-a-précédemment-rendu-hommage sourit en regardant un imprimé. Le monsieur très maigre à lourdes lunettes mâchonne ses lèvres en prenant de minuscules notes poétiques sur une grande feuille A3 divisée en deux colonnes. La poétesse en robe à motif de vitrail consulte son téléphone portable en grattant distraitement une piqûre de moustique qu’elle a dans le cou. L’auteur de westerns se teint les cheveux, et ça se voit. Le dessinateur à tee-shirt rose est le plus jeune des exposants. Le laurier-rose en pot porte des fleurs écloses. L’organisateur en rouge quitte le bar quitte le bar et s’avance dans l’allée. La dame en robe bleue se tient debout derrière son stand et attend. La luminosité faiblit sur le ciel de toile blanche. La paroi du chapiteau est immobile. Le kakemono oscille cependant, légèrement. Le psychologue trouve que le maigre à lunettes ressemble à Michel Fourniret. La bande centrale du paysage est séparée de la bande inférieure par une clôture de lattes plantées de guingois dans le sable – herbes couchées dans la brise océanique. Le fils du défunt est penché sur les publications installées sur son stand. Le monsieur maigre trace une ligne droite à l’aide d’une règle, pour séparer le bas de la page de ce qui se trouve au-dessus et mâchonne ses lèvres. La poétesse à robe vitrail croise les bras au-dessus de la table, et les jambes au-dessous. L’auteur de westerns gonfle les joues, il semble s’ennuyer. Il y a un jeune garçon qui feuillette les illustrations du dessinateur en rose, qui n’est pas là. Le laurier-rose n’a pas de prise au vent. Deux dames discutent au bar. La dame en bleu s’évente à l’aide d’un carton plastifié où est inscrit son propre nom. Le ciel blanc de toile est agité de vaguelettes. La paroi du chapiteau se tient bien droite. Le kakemono Dunombril oscille légèrement. Le psychologue dédicace un ouvrage. Sur la bande inférieure du paysage, la plus lumineuse, la plus claire, une butte de sable où subsiste une herbe rare et lépreuse. Le fils du défunt, debout, pointe quelque chose du doigt ; il est intégralement vêtu de toile kaki. Le monsieur maigre cherche laquelle des sept feuilles couvertes d’inscriptions kabbalistiques il convient à présent de relire, et se passe les doigts sur les joues. La dame vitrail lit le programme de la journée, sur lequel elle figure. L’auteur de westerns a chaussé une paire de lunettes qui le vieillissent. Le dessinateur en rose, assis, cherche quelque chose sous la table, son dos ressemble à une dune mouvante. Le dessinateur en rose passe devant le laurier-rose en pot. Six personnes se trouvent au bar. La dame en bleu consulte son téléphone. Le ciel de toile est immobile. Le mur du chapiteau est immobile. Le kakemono est immobile. Le psychologue est remercié par l’organisateur en rouge. Le paysage n’est plus agité par la brise marine. Le fils du défunt discute avec deux femmes. Le monsieur maigre gomme quelque chose sur la partie centrale d’une feuille. La dame vitrail a fermé les yeux ; devant elle, sur la table, se dresse un petit ventilateur aux allures de godemichet. En passant derrière elle, l’auteur de westerns dérange la femme vitrail de sa pause extase. Le dessinateur en rose regarde paisiblement, l’une après l’autre, les grandes feuilles vierges d’un cahier. Le laurier-rose est empoté. Le jeune garçon est au bar. La dame en bleu souffle sur le bas de son téléphone comme si elle lui offrait un baiser. Le ciel de toile s’agite. Le mur a un soubresaut. Le kakemono est immobile. Le psychologue s’entretient avec une très belle dame âgée qui lui sourit doucement. Deux bancs vides dans le paysage. Le fils du défunt s’entretient avec des personnes de plus en plus nombreuses. Le monsieur maigre met un chapeau et s’éloigne précipitamment avec la mallette noire qui ne le quitte jamais. La femme vitrail s’éloigne également, une bouteille plastique vide sous le bras, un verre ballon dans une main et dans l’autre, un téléphone portable collé à un paquet noir où est inscrit « fumer tue ». L’auteur de westerns parle avec le dessinateur en rose, ses mouvements de bras imitent la danse des canards. Le dessinateur en rose l’observe d’un air goguenard, tête penchée vers la droite. Le laurier-rose est sur le passage d’une fumée de cigarette qui vient de l’extérieur. Le jeune garçon essaie de poser ses coudes sur le bar, comme les grands – il a les bras levés. La dame en bleu caresse ses cheveux. Le ciel est en toile blanche. Le mur est immobile.


.3 | Perceval sur la route

(…) Ce que je cherche à dire dans les lignes qui précèdent, c’est que ce rapport à la marche, au déplacement, est de plus en plus indispensable à ma propre existence. (…) Mais le voyage ne forme pas la jeunesse. Le voyage ne forme rien si l’on ignore pour quelle raison on l’entreprend.

J’écris un roman dont le titre provisoire (le nom de code) est Perceval. Un jeune homme au destin tout tracé (tout prévu par d’autres) qui dévisse un jour, renonce à tout et part au hasard. Il erre. Des pages durant, on le voit marcher. Car le sens des choses l’a abandonné. Le seul moyen pour lui de retrouver ce sens, c’est de se mettre en quête. Donc de marcher. Je sais qu’il mourra de cela. Je sais aussi que je désire le faire renaître. J’ignore encore comment. Pour aider à trouver, je marche.

[Ce n’est pas le livre de voyage que je n’écrirai jamais ; mais il se peut que ce soit celui que je ne puisse jamais achever]

.4 | cahier

.5 | stagner dans la part la pire

Ce à quoi je ne parviens pas : écrire un texte qui me laisse un sentiment d’aboutissement.

A propos de Laurent Kiefer

Fus comédien, libraire. Écris. Chemine en Normandie. Ailleurs.

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