#chroniques#03|Ce qui vient

1|Écoute

Écoute écoute surtout ne fais pas de bruit on marche sur la route

on marche dans la nuit 
Écoute écoute les pas du Seigneur vers toi Il marche sur ta route Il marche près de toi

Chant d’église

2|Genre

… J’avais pas remarqué mais Mazarine Pingeot qu’est-ce qu’elle ressemble à son père… Martine !… Bonjour !… elle bouge la mienne je la retrouve vers la porte… Le Biel est à sec… Eko ! Non !… Attends !… C’est le dernier match pour leur entraîneur ils auraient pu se dire allez on lui fait plaise… Il commence à faire la gueule le griottier on le voit… A l’amour !… Au début le ministère se forme… Si… si y a… s’il y avait un… Le piégeur de distributeur… Il y avait une fauvette de Blackburn à l’air bizarre dans un buisson… Il s’est passé cette chose inouïe, inouïe… Je vous souhaite une excellente journée… A la fin il reste toujours des… oui à la fin… J’ai pas eu de tuile, Sébastien benh…  Ça va ?… Doucement… doucement… Un deux trois… C’est vrai les nuits sont fraîches… Cours pas trop vite tu vas être fatigué après… C’est pas droit c’est embêtant… Doucement laisse la dame… Et puis en plus il va fouiller dans les poubelles, l’Intermarché… On la met où alors… si on la mettait là-bas et ça ici… changement d’adresse… Si… On l’avait acheté… Ah… ou son alimentation… Tu vas être en conduite traditionnelle ou accompagnée… Alors on avait parlé de conduite supervisée… la molette… on met la fiche ici… L’horoscope de ce mercredi 22 juillet les Cancers vous allez garder votre mal être…

3|Je hais les dimanches

Je ne sais pas comment ma mère a pu placer dans ma bouche cet aphorisme popularisé par Juliette Greco bien avant ma naissance et bien avant son mariage, alors qu’aucune chanson de variété ne franchissait la porte de l’appartement, mais ces quatre mots résument parfaitement l’ennui que la petite fille éprouvait le dimanche à errer dans le couloir qu’elle trouvait spécifiquement ce jour-là trop grand trop sombre trop vide et que rien ne pouvait remplir. La messe du dimanche matin ne remplissait pas son office ni le repas du dimanche invariablement composé de crudités persillés d’un rosbif saignant découpé à la cuisine sur une planche en bois avec un couteau électrique de frites maison parce qu’il fallait bien utiliser la friteuse que le père avait offert à la mère une salade de fruits frais. Chez son amie Juliette on servait de la bière avec la choucroute dominicale et un financier pour le dessert. On va se promener ? demandait l’enfant. Alors la famille allait se promener sur les quais du Rhône que l’enfant préférait les jours de marché. L’enfant aimait l’agitation et la circulation des jours de semaine la frénésie des rues animées elle aimait arpenter les rues piétonnes même le centre commercial était fermé à l’exception des salles de cinéma mais on n’allait pas au cinéma on n’avait qu’à lire des livres. Et l’enfant trouvait la lecture des livres très ennuyeuse dans ces conditions. C’est qu’il n’y avait rien de mieux à faire. Un choix par défaut. Alors l’enfant ouvrait une BD qu’elle avait du mal à lire jusqu’au bout pendant que ses frère et sœurs dévoraient les albums. Parfois la famille se réunissait autour de la table de la salle à manger pour jouer au jeu du Nain Jaune ou à Bonjour La France mais ça tournait vite au vinaigre quand la grande sœur perdait il fallait arrêter et ranger la boîte. Les autres enfants étaient mécontents puisque eux étaient sur la bonne voie de gagner. Le dimanche reste un jour pour lequel j’éprouve toujours une sorte de torpeur quand tout semble vivre au ralenti et j’accueille le lundi comme une délivrance.

4|Masque funéraire

Mon chantier d’écriture serait celui-ci de trouver dans mes lectures du moment une réponse possible à une proposition par exemple celle du gros plan sur le visage d’une petite fille hospitalisée ou d’un homme dans la même situation, comateux. Par exemple je lis D’ordinaire, le visage de l’autre est une étrange éponge. D’infimes contractions de la chair, de menus plissements de la surface sont les indices d’une écoute. Même celui qui dort, même un visage étranger ou fermé, ne peuvent s’empêcher d’absorber légèrement les paroles qui courent sur eux. Mais le visage d’Eva était un masque d’infante ni vivante ni défunte, avec ses narines pincées, la bouche entrouverte, le creux de l’oreille au tympan lointain, comme un labyrinthe minuscule.1 Et la sortie du coma Paupières battantes. L’infime mouvement de la pupille. Enfin un frémissement imperceptible, au coin des yeux, au coin des lèvres. Le masque de plâtre aboli par une tiédeur soudaine.1 Pour lui, le masque de celui plus tout à fait vivant ni encore mort mais ça ne saurait tarder. A quel moment la bascule a-t-elle eu lieu ? J’ai beau me repasser le film dans ma tête je ne vois pas de différence entre avant et après. De mémoire l’acte de décès indique 23h30 ou 23h, il faudrait vérifier, mais pour moi aucune différence sensible entre 23h28, 23h29 et 23h30 ou 22h58, 22h59 et 23h. Ni même à 21h30 ou 22h quand je suis arrivée au chevet de l’homme, rien ne transpirait sous le masque à oxygène qui lui mangeait la moitié inférieure du visage. Les yeux étaient fermés sans ces légers tressautements que l’on observe parfois chez qui dort. Le front était dégagé mais il ne dégageait aucune conscience vive. La peau était éteinte comme peut l’être l’abat-jour en peau tendue à la fois fragile et résistante. J’ai posé ma main sur l’avant-bras sans réaction aucune, ni frisson ni érection d’un poil. Pour le reste je n’ai pas vérifié.

1 Pierre Péju, La petite Chartreuse, Gallimard, 2002, pp. 114-115 puis p. 122

5|Qu’est-ce que tu transportes sous tes semelles ?

Et que sied-il aux pieds d’un mort ? De la même façon que je n’ai aucun souvenir du livre que j’étais en train de lire quand il est mort, j’ai complètement occulté ce que j’ai fourni au croque-mort pour le chausser. Je crois bien avoir aperçu des pieds en chaussettes trouées et me dire il n’a pas de chaussures. Mais pourquoi aurait-il porté des chaussettes alors que l’été il avait des tatanes en cuir ? Des grains d’orge et des pois pourraient-ils germer sous une pierre tombale ? Qu’est-ce que tu transportes sous tes semelles ? Qu’y a-t-il sous les semelles de ses bottes en caoutchouc qu’il enfilait à l’heure du pansage pour aller choyer ses vaches à l’écurie ? Les bouses étaient riches de trèfle et de luzerne ruminés et pour sûr qu’une prairie fleurie aurait poussé sous les semelles. Qu’est-ce que tu transportes sous tes semelles ? Les semelles des chaussures de sécurité aux bouts coqués étaient trop dures pour accueillir une molle végétation. Du lichen aurait pousser dans les interstices comme il se propage sur du bois dur. Qu’est-ce que tu transportes sous tes semelles ? Les semelles de ses chaussures de montagne étaient encore fraîches de sa dernière escapade au Freney d’Oisans, où gentianes orchidées et arnica montana pullulaient de jaune. C’est un paysage minéral qui se dessine alors avec névé glacier et neiges éternelles. Il avait fallu placer sous les chaussures des pics pour avancer sur le sol durci par la glace. Je ne vois pas d’édelweiss. Qu’est-ce que tu transportes sous tes semelles ? Il était le seul à fréquenter les plages normandes en chaussures de montagne. Rien ne pousse dans le sable qui se dérobait sous son pied. Mais dans la terre noire des falaises fleurissaient des radioles d’oursins et tout un monde marin s’y mouvait. Qu’est-ce que tu transportes sous tes semelles ? Sous la semelle de ses pantoufles, des chatons de bouleau et une population dense de grands arbres, peut-être une forêt de chênes et de châtaigniers, non qu’il allait au bois en pantoufles, mais comme elles bâillaient d’usure, il n’est pas impossible qu’un gland s’y logeât, ou qu’une châtaigne tombée sous la table s’y réfugiât. Je l’imagine à présent marcher sur les arbres à l’envers de ses pieds comme si des bouquets de chou-fleur ou de brocoli avaient pris racine sous sa voûte plantaire. Je me demande quel arbre pourrait soulever la pierre tombale et s’élever en arborescence au-dessus de l’allée du cimetière fournissant un peu d’ombre à cet endroit où nous irions manger des fruits sucrés gorgés de jus. Nous tendrions nos bras sous les branches qui rejoindraient le ciel en s’y accrochant.

Texte écrit à partir d’une proposition imaginée à l’occasion de l’exposition « Leçons de chausses » qui s’est tenue au Centre Pompidou du 20 mars au 20 juin 2022. 
https://www.centrepompidou.fr/fr/programme/agenda/evenement/hpjd998

A propos de Cécile Marmonnier

Elle s’appelle Sotta, Cécile Sotta. Elle a surtout vécu à Lyon. Elle a été ou aurait voulu être marchande de bonbons, pompier, dame-pipi, archéologue, cantinière, professeure de lettres certifiée. Maintenant elle est mouette et fermière. En vrai elle n’est pas ici elle est là-bas. Elle s’entoure de beaucoup de livres et les transporte avec elle dans un sac. Parfois dans un carton quand il ne pleut pas. Elle n’a pas assez d’oreilles pour les langues étrangères ni de mémoire sur son disque dur. Alors elle écrit. Sur des cahiers sur des carnets sur des bouts de papier en nombre. Et elle anime des ateliers d’écriture pour ne pas oublier de vivre ni d'écrire.

4 commentaires à propos de “#chroniques#03|Ce qui vient”

  1. « Le dimanche reste un jour pour lequel j’éprouve toujours une sorte de torpeur quand tout semble vivre au ralenti et j’accueille le lundi comme une délivrance. » ( à Paris fuir à Belleville ou rue des Rosiers )
    « trouver dans les lectures une réponse  » ne plus voir, ne plus chercher qu’une seule choses en lisant.
    le gros plan : sommeil- mort ; est-ce que le gros plan suppose un abandon ?
    en gros plan , le détail qui absorbe le tout et comment réunir?
    Tres belle 5 – l’homme aux semelles de choux; s’envole; s’alléger des question et imaginer comme planter des fleurs dans les pierres

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