# chroniques #03 | mais vous imaginez pas ce que c’est passer vingt heures sans rêver

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écoute les vagues furieuses échapper vers l’intérieur de toi

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[arabe] Sakakini [arabe] / excusez-moi bonjour l’arrêt du 78 ? / pour ma psy ça serait la plus belle chose qui puisse m’arriver / la température est parfaite il pleut / moi je me suis faite avoir je croyais c’était un rendez-vous obligatoire / mais vous imaginez pas ce que c’est passer vingt heures sans rêver / sans commentaire / il m’a klaxonnée il m’a grondée / parce que c’est les vacances on a le droit d’aller chez mamie / pourquoi c’est les vacances ? / c’est pour ça elle te rejette

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que souvent le dimanche nous allions au Vieux-Port
qu’il y avait cette phrase nous sortons le bateau
comme si ce n’était pas un mouvement mutuel
et que nous rendions service au bateau qui avait besoin d’être sorti
ces moyens de locomotion qu’on emprunte exclusivement pour les entretenir
utiliser ses jambes aujourd’hui afin qu’elles soient fonctionnelles demain

ainsi nous sortions le bateau
et mon père cet amateur de véhicules en profitait pour sortir sa 203
nous la garions à la marseillaise – sur le quai-même en face de la mairie et je doute qu’on puisse en faire autant aujourd’hui –
les vieux ils te la gardent le constat de mon père
que de tels véhicules jouissent d’une forme d’immunité
on les remercierait d’embellir la voirie, offrir leur carrosserie en spectacle pour les passants du dimanche et la photo de famille en trois plans : premier plan la 203-la-même-que-celle-de-mon-oncle-mais-la-peinture-n’était-pas-d’origine / milieu le Vieux-Port / arrière-plan la Bonne Mère

et si vraiment un employé de la voirie trop zélé en venait à approcher le véhicule – d’abord il faut se le figurer cet employé de la voirie penché sur la carrosserie noire rutilante pour y déposer le procès-verbal relevant ces essuies-glaces qu’on oserait à peine toucher – alors les vieux du port ceux qui sont là brûlés par le soleil toujours assis ou adossés et plein de pastis ils se lèveraient il est là le propriétaire appelle Gérard

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la 203 est garée sur le quai de la mairie
à la marseillaise – comprendre sur une zone non autorisée – et même un peu de biais comme s’il fallait ajouter du panache à l’infraction
le style est une question d’attitude
le vieux Jeannot se penche vers l’habitacle nous on avait les sièges cuirs à l’époque
son cuir à lui le vieux Jeannot est tanné par le soleil brûlé plissé comme si la peau avait échoué à reculer toujours plus en dedans pour limiter l’exposition et il sourit dans ces rides avec ses petits yeux rentrés
il a changé la boîte de vitesse mais sinon elle est nickel le Jeannot pose une main aride et compacte sur les courbes brillantes et raffinées de la carrosserie
le contact du métal noir par ce temps de juillet en brûlerait plus d’un mais les vieux du port ont certainement vécu quelques évolutions génétiques qui les prémunissent de l’inconfort – les bruits, l’excitation de la ville, la pollution, les incivilités – reste la soif qu’aucune mutation n’a pu épancher

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NICHI NICHI KORE KO NICHI
qu’est-ce qu’on transporte sous nos semelles ? / le sol garde-t-il quelque chose des semelles qui l’ont foulé ? / si l’on marche toujours dans le même sens de la plage, peut-on la déplacer ? / les choses qui s’accrochent à nos semelles s’accrochent-elles à la mémoire ? / si l’on passe suffisamment de temps à se souvenir, peut-on se souvenir qu’on s’est souvenu ? / j’ai rêvé de ma sœur enfant / l’enfant qui marche à quatre pattes transporte-t-il plus que l’adulte ? / j’ai rêvé de mon père aussi avec tous ses cheveux et très brun et qui parlait / est-ce qu’on transporte aussi ce que nos parents ont transporté ? / je ne voudrais pas être une valise vieille d’un million d’années / ça n’existe pas je pense / quand on marche sur la tête est-ce qu’on transporte mieux ? / mon grand-père était cordonnier / est-ce qu’il lisait sur les semelles des gens ? / si tout était écrit nos semelles parcourraient le chemin inverse vers ce qu’elles ont toujours transporté

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