#chroniques #03 | Fellini tourne

1- 

Ecoute comme le monde résiste en une sorte de musique symphonique !

2- 

Guido, son Eminence t’attend/je répète: Guido, Son Eminence t’attend/vos vêtements, faites vite !/le cardinal vous attend/dites-lui tout, confiez-vous, ne lui cachez rien/si vous voulez bien, glissez-lui un mot en ma faveur/c’est une occasion en or/ le cardinal, veinard, va t’octroyer des dispenses/même mon divorce au Mexique/demande-lui, à toi, il te l’accordera/surtout sois dévot, agenouille-toi!/baise l’anneau, pleure/repens-toi/avoir sa bienveillance permet d’obtenir tout ce dont tu as besoin dans la vie/Guido, je t’en prie, on est dans tes mains/cinq minutes, pas plus/Eminence, je ne suis pas heureux/pourquoi devriez-vous l’être?/telle n’est pas votre finalité/qui a dit que l’on nait pour être heureux?/Origène déclare dans ses homélies::hors de l’église point de salut/qui n’est pas dans la cité de Dieu appartient à la cité du diable/c’est moi, ta mère, papa attend/ne pars pas, on a parlé si peu entre nous/papa, j’avais tellement de questions à te poser/je ne peux encore pas y répondre, regarde comme le plafond est bas/j’aurais voulu qu’il soit différent, il est moche, fiston/tu pourrais t’en occuper, tu dessinais si bien/maman t’a préparé des choses à manger, du fromage et des peches/certes, l’endroit est un peu solitaire/maman vient souvent me voir/ Guido, ça va mieux/ les premiers temps…./ je fais ce que je peux/pauvre Guido, tu dois être fatigué, tu veux que nous rentrions chez nous ?

3-

 Au temps des sardinades près du petit port, les vêtements légers dégageaient des odeurs de poissons grillés et d’herbes et de feu de bois où les yeux des cuisiniers du week-end roulaient dans leurs orbites à la manière de boules incandescentes tout affairés qu’ils étaient à veiller à la bonne cuisson et à la bonne distribution des chairs plus ou moins tendres devant les brasiers.Je me souvenais de m’être régalée de sardines presque carbonisées qui avaient ce goût prononcé de brûlé et de fenouil un peu acidulé dont les graines crissaient gentiment sous la langue. Les formes plus blanches et argentées semblaient encore onduler dans les assiettes et sous le soleil qui leur donnaient ces reflets d’or bleuté. Tu étais tellement pris par cette occupation de faire cuire les poissons en des gestes lents et appliqués, répétés pendant des heures presque dans une transe. Dans une unique énergie te reliant toujours à l’eau et à la mer. Aux bains que nous prenions ensemble le dimanche. Pris que nous étions dans cet élan silencieux de la baignade, après le déjeuner et le repos sur la plage où trainaient des restes de nourriture, pour la plupart, des noyaux de fruits, seuls indices de nos goûters pris sous les arbres aux parfums de garrigue mêlant le romarin à la sauge et au thym citronné et où avait d’ailleurs longtemps trainé, bien après le repas, la présence des poissons cuits.Le dimanche avait voulu dire se retrouver dans la plénitude des heures, des présences et des parfums ayant souvent vu nos corps (le mien et le tien) jouer ensemble à la bataille, sorte de lutte spontanée sans parole, irrésistible. Avant que l’enfance ne disparaisse. Avant que les poissons morts ne montrent leurs regards hagards et vides sur les plages désertées.

4-

Auparavant à des années d’intervalles la terre sur l’île m’avait semblé aride néanmoins parfumée ponctuée de taches de maquis grillonneur chantant odorant d’herbes aromatiques et de vent se découpant contre un ciel de saphir perçant et des criques désertes d’eau transparente et de pierres blanches étales presque liquides sous le soleil en fusion. Le tintement des mats avaient bercé mon oreille dès mon arrivée avec en échos les conversations des pécheurs et les salutations entre petits comités d’habitants qui m’avaient souri et m’avaient dit bonjour sans me connaître. Mon regard s’était arrêté sur ces arbustes en coussinets plaqués par les vents cette fine poussière s’élevant du sol ocre et les colonnes des restes d’un temple gréco-romain autour duquel nos chambres s’alignaient à  l’intérieur d’un dortoir aménagé de façon rudimentaire et dont nous avions pu apercevoir déjà de loin aussitôt débarqués les lumières.

5 –

Dans ses avancées sur un fil, sous la lumière de la lune et le feu des projecteurs des studios de Cinecittà (où s’étaient entièrement tournés ses derniers films dans une sorte de tendance de la mise en scène de plus en plus claustrophobique et irréelle), Fellini avait dû faire face à ses peurs et ses angoisses (si bien, dessinées sous ses traits de crayons) ; ses étourdissements et ses virées dans les mondes ésotériques et ceux de certaines substances hallucinogènes comme le LSD ; sans oublier sa fréquentation de médecins psychanlystes et astrologues dont le plus important en la personne de Ernst Behrnard, réchappé du camp de concentration fasciste de Ferramonti en Calabre, lui avait d’ailleurs fortement déconseillé la poursuite du tournage du film du Vogage pour des raisons dont lui seul se disait être à connaissance.

Fellini avait dû composer avec ses rêves parfois dangereusement prémonitoires et des cauchemars récurrents de noyades et de crash, de mort et d’étouffement. N’avait-il pas souffert les derniers temps d’une difficulté sévère à déglutir lui ayant d’ailleurs causé la mort suite à un trop gros morceau de mozzarella qui était mal passé et avait par la suite entrainé un choc cérébral ?

Fellini avait eu toute sa vie du mal à avaler. Les simagrées des producteurs, leurs hésitations à produire ses films, leurs rétractations de dernière minute. Et puis, il y avait eu ce fils perdu avec Giulietta.L’avancée de la société moderne, effrayante pour lui. Surement aussi la célébrité dont il semblait vouloir continuellement se dégager comme d’un vêtement trop étroit dans lequel il se sentait mal à l’aise. Il avait dû apprendre à accueillir et montrer au public ses fantaisies visonnaires et non plus être étouffé par elles. Il avait appris à se délester peu à peu de la plus importante de ses phases dépressives quand le film La Strada lui avait clairement signifié que le rôle du cruel Zampano était tout droit sorti de son inconscient et donc de ses motifs les plus obscurs (surtout vis à vis de Giulietta).

Probablement dans ses visions célestes et avec l’aide de de la psychanalyse, Fellini avait voulu transformer des salissures en or, un noir de poix en étincelles, celui qui lui avait collé à la peau et qui sur l’écran ou dans les studios de cinéma avait eu cette capacité à être alchimisé et sublimé. Il avait subi une espèce de transfiguration trouant un ciel sombre et plat d’épines et d’écailles où avait flotté un Christ héliporté.

A propos de Sandrine Cuzzucoli

Aime le temps suspendu en contemplant, lisant, dessinant, parlant, regardant le plafond, les visages, peintures, ciels.. Dans mes études passées mais encore présentes!: la littérature américaine, italienne, les beaux-arts, la traduction et d'autres choses depuis... Ecris en revue depuis environ 5 ans, dessine depuis plus, c'est un aller-retour constant un peu comme un Appel de la Forêt, le titre d' un des premiers livres de Jack London — que j'ai aimé! à suivre aussi sur Instagram.

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