Ce qui reste ce sont les dimanches. Non. Ce qui reste c’est que nous étions tous là. C’est ça qui est extraordinaire à mon oreille d’aujourd’hui. Tous là une fois par semaine deux peut-être et d’ailleurs est-ce que c’était vraiment le dimanche ? Je ne sais pas dire. Mais si ce n’était pas un dimanche le jour le devenait. Un jour qui d’un coup prend ce cours mou arrêté obstiné.
Les filetti passaient des heures entre la poêle et le four avant de rejoindre leurs pommes de terre. Il y avait le baba et le castagnaccio et surtout la crostata di mele dont Ciccina était championne. Ciccina hissée sur son tabouret pour surveiller de haut son piano cottura comme on surveille une ville.
Nous étions six enfants. Il y avait les parents. Il y avait mon grand-père Guglielmo qui à la fin auscultait les conversations avec un gros engin tubulaire. Il y avait ma grand-mère Lia qui peignait. Elle peignait pour nous tous. Nous qui étions destinés sans le savoir à des métiers plus conséquents. Au fond au seul métier. Médecin. Gynécologue chirurgien et même parce qu’il fallait bien que les filles s’y mettent radiologue comme ma cousine Olga d’un an mon aînée qui a cherché toute sa vie la même perfection obstinée. Olga me disait souvent ce qu’il fallait faire et comment.Lia se vantait de ne pas savoir faire un café. Elle était la reine de l’acquaragia et la reine du juste milieu. Jamais elle ne se serait levée de table en ayant trop mangé. Il faut se lever de table avec un tout petit creux disait-elle. Moi je n’y arrivais pas. Les plats circulaient. Gina faisait ses petits balletti à droite et à gauche pour respecter l’ordre. L’ordre des sexes l’ordre des naissances. Ma grand-mère d’abord et ainsi de suite jusqu’à moi avant-dernière après mon frère. J’avais faim et ensuite j’avais trop mangé. C’était toujours ces deux choses dans cet ordre-là et rien entre les deux. Je crois que c’est comme ça que j’ai su physiquement avant de le penser que je n’aurais rien de son juste milieu. Quelque chose d’autre alors. Je ne savais pas quoi. Sa légèreté peut-être son insouciance si c’était bien de l’insouciance. Je n’imaginais pas qu’on puisse peindre au milieu des soucis d’une entreprise familiale qui devaient lui tourner autour. Et c’était ça exactement ça. Se tenir entre l’écoute de son mari et l’abstraction de lui et de tout le reste. L’atelier était au fond. On pouvait y aller sans crainte. Il était toujours rangé.
C’est la térébenthine qui m’assommait. La térébenthine qui me prenait la tête qui me disait avec son odeur qu’il y avait bel et bien une autre façon de vivre.
Les bruits du monde
#chroniques #03/2
« La mère de la fille terroriste n’a pas voulu s’émanciper. » La Tache, c’est de La Tache de Roth qu’on parle à France Culture. Le protagoniste cherche à s’émanciper de sa peau noire et devient un imposteur. Il se moule dans une autre peau, celle d’un juif, d’une autre minorité pour se sauver la peu pour ne pas toujours penser à la couleur de sa peau. Les blancs peuvent ne pas penser à la couleur de leur peu. Dans les années ’50 la minorité juive était en ascention. S’émanciper dans le mensonge. pour ne plus penser à la sienne. S’émanciper dans le mensonge.
Aujourd’hui un livre de Roth nous fait plus sursauter par son invention. Le réel est braqué par la fiction. Donald Trump cherche tout de même à nous faire sursauter, ou encore à nous anesthésier, dit le journaliste de France Culture : il prône un troisième mandat. C’est interdit aux États-Unis. Mais lui il s’en prive pas. Il est féroce contre les journalistes. Et Luc qui vient de se réveiller mais qui est déjà lucide se met à commenter : il est en bas des sondages, il devrait dire bon, on laisse tomber ! Même pas le temps d’une réflexion, ou au moins de se dire qu’assimilée ou pas la nouvelle est déjà passée et que les feux en Gironde lui ont enlevé la vedette, ont fait des dégâts jamais entendus auparavant — avant, les feux on en parlait aussi en été, mais ils étaient tous cantonnés à la Méditerranée. 30 000 sfollati évacués à cause des feux près de Bordeaux. En Espagne c’est la même chose, et en Italie idem. L’été de tous les excès, de tous les records, disent au journal de huit heures à France Culture. Il faut quelqu’un qui m’aide à doubler la toiture, dit Luc, quelque part imperméable comme nous tous à ce qui se passe.
Hier j’ai pris une bière à la Vela avec Ana. Elle qui ne parlait presque jamais, qui s’effaçait devant son Max il y a des années, est devenue un fleuve, une cascade qui sème une avalanche de paroles : hier c’est l’Espagne qui a gagné et les gens à Scauri qui félicitaient ? Max qui était à côté de moi et qui ne trouvait pas cela étrange. Il prenait ces mots gentils des gens comme si l’Espagne était lui. Et moi, alors ? Transparente, invisible, perdue dans la campagne. C’est parce que toi tu n’es pas sympathique avec les gens, tu ne vas pas vers elles, m’a dit Max qui ne voyait pas le problème.
Ana à Scauri sur la plateforme en bois à côté d’une mer opalescente, plate mais brumeuse, un peu sombre, qui annonce quelque chose à venir. Un calme qui sursaute de l’intérieur, qui va peut-être exploser. Je regarde ce manteau couleur violet qui parfois tourne à une brume blanche, là où, dessus, quelque chose se met en marche, laissant tomber cette immobilité plombante des dernières journées. Ici il y a eu 42 degrés, comme à Rome et à Paris d’ailleurs, et la mer a suivi le ciel, n’a pas bougé d’un cran des journées et des journées entières. Comme c’est difficile de voir ça en général sur l’île, Pantelleria qu’elle s’appelle, l’île des vents ! Je voudrais me laisser surprendre par cette couleur argentée de la mer, ce frétillement de sa surface, je le remarque, je suis en train de le remarquer à haute voix, pour le partager avec Ana, mais Ana est ailleurs, dans son histoire qu’elle me balance dans tous ses détails :
Il m’a paru le Christ en personne quand je l’ai vu la première fois. Ça me faisait quelque chose. Je comprends bien, à moi aussi il me faisait quelque chose, ce garçon à l’air d’un hippie tellement conscient de sa beauté qu’il aménageait avec des paroles douces, lentes, tellement lentes. Et il fallait réexpliquer et tout faire concorder, c’était tellement différent de tous ces pantescos. Il s’était installé ici à Pantelleria pour échapper à son sort, qui n’était pas une éventualité, c’était le piège dans lequel tous les jeunes tombaient l’un après l’autre à Viareggio, où il y avait des places comme ouvrier dans l’usine d’hydrocarbures. Il avait accepté un stage comme la plupart des gens, croyant faire ça pour se faire peur, pour ramasser un peu d’argent pour les vacances. Et puis se trouver à un pas de cette embauche agognata da tanti, il n’y a eu qu’un pas. Lui avait été pris par la panique, il a fui son destin. Ici à Pantelleria, maître de lui-même, avec ce travail dont il y aura toujours : défricher et élaguer les champs, préparer les piscines des vacanciers et « tenir leurs maisons » pendant tous ces mois, 11 sur 12, dans lesquels ils n’étaient pas là. Mais comment ce figlio dei fiori, beau comme ce n’est pas pensable, s’est incaponito comme tous les autres pantesco ?
Ana a eu une vraie histoire de huit mois avec lui, cette icône de la beauté. Ana qui sait qu’elle est belle aussi : « Il me disait je ferais tout, j’enlèverais les erbacce de chez toi, je réparerais les tuyauteries. Je lui demandais s’il lisait. Il m’a dit je n’ai pas lu un livre de ma vie. Mais c’était pas grave, et puis un livre, je le lui ai vu dans les mains. Le sexe était notre fort. Puis un jour il ne m’a pas saluée. Il m’a vue et il ne m’a pas saluée. Je lui ai demandé pourquoi et il m’a dit tu étais avec une copine, moi j’étais avec mon père. Un autre jour il est venu chez moi et on a fait l’amour. Il venait de me réparer la toiture. Je lui ai dit merci, dis-moi combien je te dois ? Et il m’a répondu tu m’as déjà payé. » Ça a été le plus moche à entendre.
Ana dit : « Comment te dire, ici en hiver c’est pas possible, à la fin tu t’endurcis. Les gens sont durs. Prêts à tout. Les hommes te regardent comme une possible proie, ils te méprisent. Ici je ne me sens pas respectée, pas toujours. » Comme partout, j’ajoute. C’est une lutte. À la survie, et au beau milieu de cette beauté. Je me suis endurcie. Je me suis mise à marcher, une heure à pied de Buccuram à Scauri pour travailler à l’atelier. « À la fin il ne te reste que ce que je fais, la terre, l’argile de Pantelleria, les couleurs, la haute température où tout est pris dans un moule soyeux, ou la basse température avec ses couleurs criardes. »
Ana va exposer ses vases le 8 janvier à la nouvelle galerie de Gereon de Pantelleria. Elle m’a montré son travail comme s’il s’agissait d’un trésor, en secret, elle m’a ouvert la pièce d’Ali Baba un peu à l’écart de l’atelier. Une année de Pantelleria a fait changer son univers, celui des illustrations qu’elle reproduisait en céramique. Là, les couleurs rose fuchsia et puis les sbavature et les taches sur des vases qui sont loin de la précision qu’elle poursuivait avant. Les vases sont éclaboussés aussi, pas comme les miens mais tout de même. Elle m’a dit qu’elle n’écrit plus ce qu’elle fait quand elle le fait. Elle ne fait plus ce qu’elle conseillait à ses élèves pour apprendre la céramique, et les couleurs cadmium et les minéraux qui en font la beauté, tout ça est une question de proportions, c’est pour cela qu’il faut en prendre note. Mais maintenant non, elle laisse tout cela, elle ne se demande plus et a arrêté de vouloir prévoir et donner un cours aux choses. Ça a à voir avec l’art ?