#chroniques #02/3 Un livre de voyage. Je n’ai jamais pensé l’écrire, ni en lire.

Un livre de voyage. Je n’ai jamais pensé l’écrire, ni en lire. Et pourtant je n’ai fait que partir.

Ce que j’imagine être le genre ne m’attire point. Les voyages, je traduis l’action, le fait d’avoir une piste, un bout d’aller d’une part à l’autre d’un échiquier imaginaire, d’un territoire bien concret, et de ne jamais s’y installer. Partir. Quitter les endroits qu’on vient de visiter et qu’on a aimés pour en trouver d’autres, fictifs, dont on ne sait pas encore qu’ils peuvent me décevoir. Donc regretter d’avoir quitté l’endroit trouvé par pur hasard et dans lequel je m’étais sentie bien.

Mais comment savoir là où la fuite en avant va m’amener, décision prise, la découverte d’un territoire. Ainsi la deuxième fois que je suis allée à Cuba, où je me suis fixé de voir l’ensemble de l’île et pas me cantonner à La Havane. C’est facile de se cantonner. On trouve son bonheur et on s’y attache. Comme un mollusque à une coquille vide qu’il aurait trouvée par hasard. La Havane, c’est un bonheur, au moins ça l’a été pour moi, et je crains, et je me tâte, et je ne sais pas si à l’heure actuelle j’aurais le courage d’y revenir.

Mais le voyage à Cuba je l’ai fait à ma deuxième fois sur l’île et ça a été prémédité. Comme tout voyage. Il le faut. Avoir une ligne directrice, se dire qu’en l’espace d’un temps réduit je visiterai du nord au sud, je parcourrai les étendues et cette seule route qui se déploie, dans laquelle et c’est la chose la plus exotique qui soit les voitures et les piétons qui marchent dans cette autoroute dans l’espoir d’être pris par l’automobiliste. Les piétons qui ne devraient pas être là parce que ça pourrait être dangereux. Les voitures qui se succèdent, rares vu le prix de l’essence, et convoitées, ces voitures des touristes qui sont les seuls à pouvoir se permettre de telles dépenses.

Après avoir donc circulé je me suis retrouvée au sud vers Guantanamo, dans un petit bled où quelque chose, en fait, était arrivé. Je veux dire de ces choses qui intéressent les anthropologues mais aussi tout simplement les fêtards, les jouisseurs de la vie. Rencontrer des gens qui t’ouvrent les portes, et que ces portes t’amènent dans un mystère de vivre ensemble qui, pour une fois et de façon claire, rassemble les vivants et les morts. J’avais été invitée à partager ce moment où le possédé se transforme en ancêtre, et qui parle, discute avec les présents de tout et rien, puis de quelque chose qui compte pour quelqu’un, des questions de vie ou de mort auxquelles ces êtres de l’au-delà sont appelés à dire la leur.

Tout avait été parfait. L’envie de partager avec une parfaite inconnue rencontrée la veille, dans une hutte perdue à côté de la mer turquoise. Tout était rassemblé pour me plaire, la perfection recherchée par le touriste et celle que cherche l’ethnologue comme moi, de ceux qui travaillent ou disent travailler sur « la contagion émotionnelle ». De contagion il y en avait bien eu dans cette hutte, parce que le mort en question ne s’était pas contenté de rester à l’intérieur de quelqu’un, là, dans la salle obscure, mais dans cette nuit sombre et muette où même pas un fil de vent pour nous soulager, dans cette nuit j’assistai à ce voyage des morts d’un corps à l’autre. Parce que, on me dit, il s’agissait du même mort qui quittait quelqu’un pour s’installer dans le corps de l’autre, et de façon incontrôlée, par vagues. C’était comme une décharge électrique qui se déplace de l’un à l’autre et fait que tout le monde soit vraiment là. Qu’il n’y ait point de spectateurs… À part moi, solitaire, incrédule.

Et puis le surlendemain nous sommes partis. J’étais avec ma famille. Je suis restée déconnectée pour le reste du voyage. Le reste ne fut rien.

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