Chroniques #2

1 | DU MONDE

Comment aimer sans avoir appris ?

2 | LE RÉEL, LE RÉEL, ENCORE LE RÉEL

Une petite chambre carrée, papier peint feuilles vertes sur fond orange, à l’angle gauche une porte, blanche, entrouverte, à côté une colossale armoire familiale en chêne foncé, si haute si large, dotée d’un grand miroir dans lequel on aperçoit brièvement le reflet grossier d’une enfant debout en short et t-shit blanc, puis un radiateur en fonte, épais, blanc émaillé, et dans l’angle du mur un petit lavabo blanc flanqué d’une étagère sur laquelle est posé un verre à dents en plastique blanc, au-dessus un néon éteint, à droite un portant avec une serviette en éponge bleu pâle, puis une fenêtre, entrebâillée, auxvoilages de dentelle tirés de chaque côté à moitié cachés sous de doubles rideaux épais rouge et vert foncé, laissant deviner au loin une vague silhouette, dans l’angle du mur une petite table de chevet, mêmes motifs floraux gravés que sur les montants du lit, au milieu duquel l’enfant, debout face au grand miroir de l’armoire, réitère la prouesse de Nadia Comaneci extension des bras extension des jambes, puis une seconde table de chevet, identique à la première, coincée dans l’angle entre le lit et le pan de mur parsemé, sur toute sa longueur, de photos noir et blanc encadrées du même bois sombre,de nouveau la porte, entrouverte, à côté la colossale armoire familiale en chêne foncé, dans son grand miroir d’un clignement d’oeil on entrevoit l’enfant, fente avant bras tendus vers le plafond, puis le radiateur en fonte émaillé, dans l’angle à sa droite le petit lavabo blanc, l’étagère, posé dessus le verre à dents, plus haut le néon, à droite le portant et la serviette éponge, bleue pâle, à côté la fenêtre, entrouverte, ses voilagesde dentelle tirés de chaque côtélaissant deviner les contours flous d’un visage approchant aux cheveux grisonnants, puis dans l’angle la table de chevet, même motifs floraux, le grand lit, au milieu duquel l’enfant prend la posture dite de l’arc, cambrure parfaite et sur les pointes s’il vous plaît, tête renversée face à la seconde table de chevet, mêmes motifs gravés, enfin le pan de mur parsemé de photos en noir et blanc, de nouveau la porte, entrouverte, l’armoire familiale en chêne, son miroir où se devine la silhouette arquée bras tendus de l’enfant, puis le radiateur en fonte, le lavabo blanc, l étagère, le verre à dents, le néon, la serviette éponge, bleue, pâle, à côté la fenêtre, grande ouverte sur le visage attérrée de la grand mère, puis à l’angle la table de chevet, le grand lit, au milieu duquel l’enfant se prépare au salto arrière, respiration-concentration, la seconde table de chevet, motifs identiques, le pan de mur parsemé de photos en noir et blanc, de nouveau la porte, entrouverte, l’armoire, colossale, et dans un éclat fragmenté du miroir explosé, reflet fracturé du petit corps gisant au sol, front sanguinolent, puis le radiateur en fonte émaillé, le lavabo blanc avec le verre en plastique blanc, le néon, la serviette éponge, bleue, par la fenêtre grande ouverte entre les voilages de dentelle, la grand-mère aux yeux terrifiés n’en finissant pas de s’égosiller, table de chevet, mêmes motifs floraux, grand lit parsemé de fragments de miroir éclatés, table de chevet, mur orné de photos en noir et blanc, de nouveau la porte, grande ouverte, armoire, débris de miroir, reflet enfant à terre radiateur lavabo néon éponge fenêtre table de chevet lit éclats de miroir lit encore table de chevet mur photos noir et blanc porte armoire enfant yeux mi-clos lavabo éponge fenêtre table de chevet lit encore table mur cadres photos noir blanc écho tonitruant voix chevrotante grand-mère : « sept ans de malheur ! »

3 | ÉCRIRE AVEC CLARICE LISPECTOR

Carnet de bord

Mon livre de voyage serait un carnet de bord, truffé de croquis, de dessins, crayons et pastels mélangés, de bouts de carte IGN, de morceaux de tissus artisanaux échantillonnés, avec parfois entre deux pages des fleurs, des feuilles, des graines collectées, des pans d’écorce décalquée, des cartes postales inventées pour des amis du monde entier, des paysages au pastel gras vivement colorés, des profils rencontrés soigneusement crayonnées, des soirées en bout de chandelle croquées à main levée, ombres étirées ; il y aurait aussi les silhouettes joliment fuselées de trains asiatiques, les patchworks bigarrés de bus indiens ou pakistanais, et en pleine page à larges coups de craie, des aurores boréales généreusement déployées, pour ne pas évoquer, condensées en leur plus pur horizon esseulé, les étendues vastes de Californie, de Mongolie et de Sibérie, enfin d’adorables sachets de saveurs d’Ispahan et de collines d’Afghanistan délicatement glissés entre les feuilles de calques, piles aux dimensions des pages, sans oublier quelques grandes cités, Hongkong NY Johannesbourg saupoudrées de lumières tamisées, en séries de fenêtres aquarellées, selon le thème, selon le jour, selon l’alphabet.

Pas un mot. Ni imprimé ni calligraphié ni même typographié. Les mots c’est pour la pensée. La pensée ne s’imprime pas. Elle voyage.

4 | DE SOI-MÊME, ET D’ÉCRIRE

« Tchou tchou tchou tchou »

De tout temps j’ai raté le train.

Mon projet cet été ? Suivre les ateliers d’écriture, raccrocher mon wagon au train déjà existant et, cahin-caha, tenter d’en arpenter le tracé. Il file droit, y’a qu’à. Bien se tenir, s’accrocher à l’accoudoir si pas, regarder devant soi.

Le train attrapé en cours de route, dix ans déjà qu’il roule, c’est écrit en toutes lettres, j’ignore où il va. Mais il y va. Et le voyage commence là.

Attention, Attenzione, Achtung, Cuidado : à regarder le paysage défiler, le rêve la divagation nous guettent, méfiance, risque de prendre la tangente.

De tout temps j’ai raté le train.

Tangente

Mon arrière grand-père l’hiver d’inch nord allait dé’ch’ler les aiguilla’ches au c’amuleau, tout çha por el Bruchelles-Paris, vir pas qu’il râte el arrêt del’ gare de B., minquerait plus qu’cha qu’il file à C. ! En français-non-territorié : dégeler les aiguillages au chalumeau pour que le Bruxelles Paris ne se fasse pas la malle et ne vire direct sur C.

(Ne pas donner pas de nom de lieu, comme un fait exprès, pour protéger ce qui n’est pas encore apprivoisé.)

Tangente à une courbe

Pour une petite et arrière et arrière arrière petite fille de cheminot prendre le train de l’écriture de l’atelier d’été est très intéressant. Prendre la cadence c’est une autre histoire. Rattraper le retard des premiers ateliers, je m’y essaie, et si un bout de phrase, de verbe, d’adjectif là je vois bien que non c’est, ça le fait pas, pas abouti pas assez pas, écouté peut-être pas entendu – l’écriture c’est comme la musique « faut c’oper el fauch’ not » (choper la fausse note, l’assonance) disait le grand-père chef de l’harmonie de la cité des cheminots de B., c’est pas grave, laisser filer sur les rails, rester accrocher au wagon, c’est peut-être ce qui compte réellement cet été. Qui ne fait que commincher. Pardon, commencer.

De tout temps j’ai raté le train.

Tchou tchou tchou tchou soufflait entre ses dents le grand-père assis à mes côtés sur le canapé à la fin de « bonne nuit les petits », quand Nounours repart sur son nuage, sans bruitage. Tchou tchou tchou tchou qu’il soufflait.

Tchou tchou tchou tchou que je soufflerai cet été.

5 | À VOUS LA CANTONADE !

Pile ou face (cachée)

Je ne dirai pas, je ne révèlerai pas, je ne trahirai pas, je ne dénoncerai pas, je ne dévoilerai pas, je ne déflorerai pas, je ne hurlerai pas, je ne décrirai pas, je ne crierai pas, je ne m’écrierai pas

j’écri-e-rai

le blanc entre les phrases
la pensée absente
le mot calfeutré
le e muet
la parole bannie
le signe interdit
le sens caché
l’invisible des mots
le mot de trop
le silence ponctué
le fantôme enseveli
le destin meurtri

Puis je me tairai. Terrai. M’enterrai.
Si profondément vivante.

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