# chronique 4 – debout

1 – Du monde

Pas question de ne pas tenter de montrer ce que tant tentent de cacher

Pas question de s’y résoudre

Pas question de taire l’indignation

Exigeons qu’ils disent, exigeons qu’ils cessent de mentir.

2 – Le réel, le réel, encore le réel

Journée splendide, comme toutes les précédentes depuis quelques temps. Changements climatiques sensibles, mais la chaleur s’est adoucie, il est tombé quelques gouttes. Il reste des flaques sous les ginkgos de l’avenue. C’est vacances et c’est dimanche. Les femmes sont en robes légères, les enfants à peine vêtus. Des hommes torses nus aussi, vilains bourrelets exhibés. C’est le chemin de la piscine, ils vont se mettre au frais dans les bassins que le soleil aura chauffés. Les hommes seront plus vite prêts que les femmes, pas de haut à retirer.

Les voitures de toutes les couleurs, garées à l’ombre il y a deux heures et qui prennent le soleil, seront inconfortables à la sortie. Passe un joli coupé décapoté, gris métallisé ; la conductrice a les cheveux aux vents, elle est seule dans le véhicule. Regards d’envie des passants du trottoir.

Le tour de France cycliste a roulé par là il y a deux jours. Tout a été bien nettoyé mais les bannières jaunes, vertes et à pois rouges flottent encore au vent sur leurs filins tendus au dessus de l’avenue. On croirait entendre les ovations des spectateurs, des centaines de spectateurs déployés sur les bordures du parcours, prêts à hurler, à s’enthousiasmer, à encourager les sportifs si rapides qu’on n’en voit qu’un arc-en-ciel de couleurs en mouvement. On a dit que c’était très joyeux, que c’était très respectueux, que tout s’était bien passé, malgré la foule impressionnante. Tant mieux.

C’est la fin de ce jour d’été, encore quelques heures avant la nuit et ses étoiles attendues. La lune sera pleine, peut-être.

3 – Avec/Après Clarisse Lispector

C’était un rendez-vous chez un médecin, un de plus.

  • J’ai eu vos résultats. C’est pas bon.

J’attends la suite

  • Je vais vous expliquer ce qu’on va faire à partir de là.

Je me demande à partir d’où.

  • Il y a des protocoles, vous savez.

Déjà entendu ce mot oui, dans la bouche d’autres médecins.

  • Il va falloir que vous soyez patiente, et disciplinée. Ce sera un peu difficile au début, mais vous verrez, on s’habitue.

J’ai pas vraiment envie de m’habituer à ce que je pressens. Je ne suis pas à l’article de la mort, tout de même. C’était juste un malaise passager.

  • On va aborder les choses sérieuses. J’ai vu le chirurgien hier, il est d’accord avec moi, il faut aller vite. On peut encore rattraper le temps perdu.

Et voilà, une fois de plus un médecin qui sait mais ne sait pas expliquer, qui dit sans dire, qui voudrait rassurer et inquiète, et moi qui n’ose pas intervenir avec mon ignorance en matière de santé, moi qui ne sais même pas très bien comment ça fonctionne cette machine merveilleuse qui m’a fait (bien) vivre jusqu’ici, moi qui oublie tous les incidents précédents au fil de leur survenue. Je ne sais plus quand je me suis cassé la jambe, ni même laquelle. Alors, ce malaise là, il y a trois semaines….

4 – D’écrire et regarder les autres dans leur monde

En montant dans le bus, elle dit ‘bonjour ‘au chauffeur, d’une voix de fillette. Il répond d’un hochement de tête. Elle ne valide ni ticket ni carte d’abonnement. Elle s’avance dans le bus, un point d’appui pour chaque main, branlante. À l’arrêt suivant, elle descend par la porte arrière. Fait quelques pas sur le trottoir et remonte dans le bus par la porte avant, en aidant la dame qui a du mal à faire entrer la poussette qui contient son enfant déjà grand. Elle dit ‘bonjour’ au chauffeur, de la même petite voix. Il répond, affable : ‘Bonjour Nora’. Ils se connaissent, ils ont leurs habitudes. Elle s’avance à nouveau, et, à l’arrêt suivant, recommence son manège. En remontant dans le bus, elle dit ‘bonjour’ au chauffeur, de la même petite voix. Il répond, toujours affable : ‘Bonjour Nora, comment ça va aujourd’hui ?’ Elle répond ‘bien’ de sa voix fluette ; alors elle vient s’asseoir en face de moi, dos à la route. Ces deux là ont leur rituel.

Elle est assise de biais, pas vraiment assise, comme prête à descendre à nouveau du bus. Je vais au bout de la ligne aujourd’hui, du temps pour la regarder si elle reste. Du temps pour la voir. Elle est vêtue essentiellement de dentelle noire, une sorte de maillot presque transparent qui couvre ses épaule d’une toile arachnéide, un short effiloché, des mitaines de dentelle, des socquettes en dentelle dans de lourdes sandales noires.

Et elle est abondamment tatouée. Sauf le visage.

Le long de chacun de ses bras grimpe un arbre au tronc décharné et aux branches nues de film d’horreur, ses jambes elles aussi exhibent toute une flore étrange. Sa chevelure est teinte d’un noir corbeaux qu’une mèche plus longue bleu vif – qui lui tombe sur l’œil gauche – coupe en deux pans inégaux. Jadis, elle a été replète. Jadis les tatouages se déployaient sur sa peau encore lisse, jadis elle se croyait œuvre d’art ambulante. Le tatoueur était son ami, il ornait sa peau comme il aurait peint un tableau. Elle avait probablement commencé modestement, une fleurette sur le rein, ou quelque chose comme ça. Et puis ça avait évolué, augmenté. Elle avait vingt ans, ses parents n’avaient pas apprécié, elle avait quitté le domicile familial.

Je l’imagine, revenant encore et encore chez l’artiste, se trouvant de plus en plus belle, couvrant sa peau de non-vêtements. Son regard est doux, ailleurs sans doute maintenant, mais je l’imagine douce sous la rébellion épidermique. Je l’imagine infirmière, arrivant au travail dans son attirail de dentelle et couvrant le tout d’une blouse rose bien fermée au cou, à manches longues, avec l’étiquette ‘Nora’ accrochée à la poche de poitrine – qu’elle avait menue – avec les crayons utiles, un stéthoscope autour du coup pour faire sérieux malgré son jeune âge. Je la vois traitant ses patients avec sa douceur, son empathie. Je la vois perdre pied, peu à peu, devant le malheur et la maladie.

Oui, elle devait avoir vingt ans quand elle a commencé à se peindre le corps. Elle a vieilli, elle doit avoir à peu près mon âge. Elle s’est ridée, fripée. Les arbres des bras, les fleurs des jambes sont fanés, flétris. L’hirondelle sur sa poitrine est comme repliée, prête à un envol d’automne.

Elle se lève pour descendre. Dans son dos, sous la dentelle noire, un papillon déploie ses ailes qui pointent sur chacune de ses omoplates. Elle se tient droite, montre ça, volontairement, cette partie d’elle qui se dresse encore, nette, bien dessinée. Elle est encore debout.

5 – Cantonade

Tenir en soi la force

Retenir en soi la colère

Revenir alors avec patience

Exprimer ce qu’elle module

Fatigue, énergie, ressentiments

Rancœur encore, jour après jour

Dire haut et fort, oser

Pour enfin se présenter à l’autre

Debout.

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