#chroniques# 06 Flottement

1

 La force des vagues aimantées par la lune, la force de la lune renversant la mer, la violence de l’orage prêt à éclater, la vigueur de la pluie, bienveillante pour la terre assoiffée, brutale et ravageuse dans des moments d’excès, et la puissance du soleil et de la chaleur pour calmer, revigorer, enflammer jusqu’à la démesure. Et la terre prie et crie son impuissance…

2

Manger de tout, manger bien, manger doucement, manger sa soupe, manger proprement, savourer, en gourmand, en gourmet, déguster, dévorer, avaler tout cru, l’araignée mange la mouche, l’ogre mange les petits enfants, histoires effrayantes qui finissent dans des contes…Et la mer mange la plage, et le soleil mange les glaciers, et la vitesse mange le temps, et la lune a mangé le soleil…

3

Une main qui se tend, une voix qui console, un repas proposé, une vie qui s’offre…un coussin douillet qui aide à vivre, un filet de sauvetage qui préserve du crash…

4

Il fait beau, ce dimanche de printemps qui incite à flâner sous les caresses du soleil. Les familles se resserrent autour des enfants excités comme des puces qui sautent d’un manège rouge à un manège bleu, d’un stand de carioles tirés par des chevaux fatigués à un marchand de glaces, les annonces sonores remplissent le ciel, les pièces tintent dans la caisse. Une petite fille aux tresses blondes traverse les rues sans rien voir ni entendre, elle traverse la foule agglutinée en jouant des coudes sans faire attention, elle avance en courant, à l’aveuglette, les larmes coulent, elle cherche ses parents dans cette foule désordonnée, elle ne voit pas les files d’attente joyeuses, elle n’entend pas les cris des enfants qui montent dans les aigus de plaisir mêlés d’angoisse, devant ces manèges qui s’envolent dans le ciel, plus haut, plus vite, encore…elle a faim, mais dans son angoisse, elle ne sent pas les odeurs de friture des langos, cesbeignets hongrois larges et plats frottés à l’ail qu’elle aime tant, elle cherche autour des stands de bière et de saucisses grillées, elle pense y trouver son père avec son beau chapeau de cowboy et avec son gros rire sonore, elle cherche autour des vendeurs de glaces, de crêpes, de gaufres, de coca, elle pense y trouver sa mère avec sa robe rouge et son chapeau de paille, elle guette sa voix aigüe, son rire qui tinte comme une clochette, ou ses sœurs qui pourraient être parties s’amuser dans le palais de glaces plein de miroirs qui déforment, te rapetissent, te grossissent, t’étirent, ce palais plein d’éclats, de gens qui se gondolent de rires dans ce lieu étincelant, elle fend la file d’attente, retourne en arrière, elle se perd dans cette île d’animations et de plaisirs, elle sillonne toujours les mêmes rues sans s’en rendre compte, accrochant des passants traînant dans la cohue, des passants qui essaient de l’arrêter, de l’aider, des mains qui se tendent, des cris qui s’élèvent, on cherche avec elle, une petite fille de sept ans qui pleure, qui a perdu ses parents, qui a perdu son chapeau, qui a perdu l’espoir…Elle court encore, suit l’allée principale, grande artère toute droite bordée de vieux arbres, qui traverse tout le quartier jusqu’au parc de verdure, il y a des prairies tout autour, des jeunes y jouent au ballon prisonnier, les joggeurs y courent sur les sentiers, il y a des allées pour promener loin, des cavaliers qui galopent fièrement vissés sur leurs chevaux hennissants, elle ne voit rien, elle se trompe, elle va trop loin, elle continue à courir, mais en sens inverse, elle voudrait trouver un visage connu, retourner à la grande roue à l’autre entrée, un bras l’arrête, au-dessus le visage inquiet de son père, des yeux noirs de reproches, la voix grosse comme un orage, elle baisse la tête, inquiète et heureuse en même temps, le père tend les mains, l’attrape et la soulève, elle est assise sur les épaules de son père, elle voit tout de là-haut, elle voit sa mère, ses sœurs qui accourent, on l’a retrouvée, tout va bien. On pourra aller manger une glace.

A propos de Monika Espinasse

Originaire de Vienne en Autriche. Vit en Lozère. A réalisé des traductions. Aime la poésie, les nouvelles, les romans, même les romans policiers. Ecrit depuis longtemps dans le cadre des Ateliers du déluge. Est devenue accro aux ateliers de François Bon. A publié quelques nouvelles et poèmes, un manuscrit attend dans un tiroir. Aime jouer avec les mots, leur musique et l'esprit singulier de la langue française. Depuis peu, une envie de peindre, en particulier la technique des pastels. Récits de voyages pour retenir le temps. A découvert les potentiels du net depuis peu et essaie d’approfondir au fur et à mesure.

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