# 03 arts de la fiction # H1n HANDY RECORDER (provisoire)

PITCH (en cours)

LA NARRATRICE cartographie des fulgurances pédestres et deux jours durant, les enregistre en vue de les mettre en écriture.

Les hasards des soubresauts et impromptus de la ville recueillis sur son appareil H1n HANDY RECORDER, la mettent dans les pas hors-piste de trois personnages :

ROSE détachant sa bicyclette en traversant la rue, laquelle se situe en face de la fenêtre de l’immeuble de L’HOMME QUI… et de JO CLOCK, qui balaye le trottoir.

LA NARRATRICE en quête de son JE d’écriture … autrement dit ce qui serait pour elle un essentiel – invente chemin faisant, un protocole de mise en mouvement d’un NOUS.

Le tout débouche sur la nécessité pour le NOUS de se relier à des JE, peut-être ainsi, de mieux résister aux drames du monde.

SEQUENCE 1 – Scènes 1-2-3
Plans d’ensemble et plans moyens
(à préciser, nuancer et complexifier)  

On entend les pas et la voix de la narratrice mais on ne la voit pas    
SCENE 1 / EXT JOUR 1  
8H- 23 juillet 2026
Le trottoir au bas de l’immeuble  

2 personnages
VOIX de LA NARRATRICE
JO CLOCK        
00 :15 :57 sur ton H1n Handy Recorder, plages 21 à 24.
Tu t’accroches à ta voix, tu te dis ce qu’elle voit, ce qu’elle entend et perçoit.  

Par tous les temps, chaque matin sauf les WE, JO CLOCK accorde les frottements rêches en crin de son balai, aux pulsations des carillons de l’église du quartier ; seconde après seconde, elle décide – ou pas – d’actionner son bras – gestes symphoniques incognito, tout en balayant la crasse de la ville et en malaxant la poussière du temps. Elle expérimente ainsi des valeurs d’intensité, d’accélérés, de ralentis, et leurs variations – musique virtuose en plis minimalistes.  

Pour JO CLOCK, l’horizon du monde ?
Ces cloches, et depuis la rentrée des classes – la Marseillaise – entonnée tous les vendredis à la récréation de dix heures ; mais aussi, l’air et les points éclatés de l’infini de l’œil – la dilution de soi dans un rêve de paysage, où détritus et nature cohabiteraient, en place d’une architecture à la fixité rouillée.  

Pour JO CLOCK l’horizon de sa rue ?
Incidemment, un détail à ses pieds au milieu de son petit tas de détritus. Sans jamais oublier de lever les yeux, de guetter les presque riens qui pourraient surgir, se dilater, s’évanouir peut-être, aussi vite réapparaître pourquoi pas.   

JO CLOCK balayure après balayure se répète :  je me fous du néant, Je guette le présent.  
SCENE 2 – EXT JOUR 1
Ce même matin à 10h
La rue en bas de l’immeuble et celles autour dans le quartier  

2 personnages
VOIX de LA NARRATRICE
ROSE  
ROSE a détaché son vélo, et roule maintenant au-dessus de la selle pour franchir sans brusquerie les trous du bitume. Par endroits elle se rassoit pour s’enivrer des déclivités. Pour autant, geste de filer sans se sentir exister.

– ce jour, la lumière est l’objet même, n’est pas cette qualité abstraite qui rend les choses visibles, c’est un lieu lumineux peuplé de surfaces sans matière, sans fond, dans lequel elle est immergée ;
– ce jour, l’espace n’est pas cette qualité concrète, qui donne une fonction à l’objet, mais le reflet mouvant qui répond à une logique de l’éphémère, qui fait seulement entendre, voir et percevoir ;
– ce jour, son corps, les voix, les yeux, effleurent l’irreprésentabilité d’un drame humain universel, dans un espace poreux entre vivants et morts.

ROSE se dit à elle-même : en entrant dans le tableau de nulle part, on ne voit pas arriver la mort. On n’entend plus ses roulements de tambour. Je préfère.

Incidemment, en déambulant, ROSE aperçoit les passages éclairs d’autres cyclistes – surveillances en coin. En ces instants, elle est dans le vertige, au bord du gouffre – sa chute à chaque instant possible.  
SCENE 3 – INT-JOUR 1
Ce même matin à 10H30
La chambre dans l’immeuble – le lit – la fenêtre avec volets encore fermés    

2 personnages
VOIX de LA NARRATRICE
L’HOMME QUI…  
Couchée sur le ventre, la tête réfugiée sous son oreiller – coudes en V, mouvements géographiques des bras de l’HOMME QUI…. Son pied droit pend hors de la couette, préfère le frais.  

Régulièrement, il se retourne sur le dos, garde alors sa demi-jambe gauche pliée, son pied accolé au genou droit. Avec un léger appui des orteils s’empare de la douce mollesse des chairs.

Au loin L’HOMME QUI… entend retentir la sonnerie de l’école. Les enfants ont donc fini de chanter la Marseillaise et rentrent en classe. Souvent c’est le signal, l’incitation à s’extraire de son lit.  

L’HOMME QUI… se rassure : tu sais pouvoir compter sur ta lâcheté, te concentrer sur tes seules tasses de café et te détourner de toute responsabilité liée à ta journée, ou au monde d’ici et d’aujourd’hui.  

Gestes invisibles de tempêtes sous son crâne.  
SEQUENCE 1 (suite)
Travelling – Plans en plongée parfois  
(à préciser, nuancer et complexifier)  

On entend encore les pas et la voix de la narratrice, mais on ne la voit toujours pas  
SCENE 4 – EXT JOUR 1
Début et fin d’après-midi.
Dans le quartier  

1 personnage 
Voix de LA NARRATRICE      
20 :17 :43 sur ton H1n Handy Recorder, plages 25 à 27.
Tu t’accroches à ta voix, tu te dis ce qu’elle voit, ce qu’elle entend et perçoit.  

Gestes, sauts, cris sous capuches d’une bande de blousons devant une école ; deux pantalons gris, le faux naturel d’une bouche qui aspire la fumée d’une cigarette ; mains féminines de 45 ans, pleines d’égard, à l’arrêt dénouent un scoubidou ; un foulard sur la tête attend devant un immeuble – une main appuie sur les boutons d’un digicode ; avec la sueur collée derrière ses lunettes sombres, elle perd la vue. Cous de pigeons roucoulant sur le trottoir ; sens interdit ; dort-il cet homme sur ce banc, ou, se laisse-t-il bercer yeux fermés par les volutes binaurales se superposant à l’acoustique ouatée de la rue ? Jet de bouteilles en verre dans un container ; la trentaine masculine, un casque sur la tête ; arrachés, lacérés, recouverts – stickers, pochoirs, autocollants, apposés en mosaïques sur des gouttières ; rubalise devant un immeuble en travaux, crissement métallique de scie sauteuse au 2eme étage – roulement de tubes ferreux qui suit – doux en contraste ; large manteau triangulaire attend que son chien très poilu, fourrure beige clair, ait fait ses besoins ; voiture immatriculée EG 559 CR – 69, sort d’un parking ; macadam, ramdam d’une valise à roulettes.
SEQUENCE 2 – SCENES 5, 6, 7
Plans en contre plongée – se rapprocher avec des gros plans – accélérations
 
Comme des flèches de Zénon – quelque chose qui n’en finit jamais  
SCENE 5 – EXT SOIR 1
19H – Soir qui tombe
Une rue du quartier  

1 personnage
VOIX de LA NARRATRICE                        
Télescopage soudain  

Un tronc et à sa cime, un projecteur sur une plateforme végétalisée. En bas, des poubelles, l’une recouverte de cageots plastiques, l’autre de bouteilles en verre 25 cl de Coca-cola. Rose décadenasse son vélo.

Tu ne vois plus qu’un œil – un œil unique, rond, au milieu de son front, un front large – et dans le fond de cet œil, la foudre, des éclairs, la tempête – un œil de cyclope, se débattant dans l’espace irreprésentable du Tartare – un œil météorite – plongeant du ciel – à la renverse, éternellement – en direction, de son lit – en son épaisseur même – le lit dans la chambre. Dureté du matelas, ça grouille du dedans. Dureté du bois de lit et du sommier. Ton corps pesant bien qu’absent, plaqué, collé. Pas de jambe. Impossible de se hisser ne serait-ce que de quelques grammes. Dans le blanc de tes draps – la figure fantôme d’une bouche grimaçante – tu es, et n’es plus que ce vague rictus qui a peur. Le son gonfle, va et vient. Tu voudrais ne plus entendre les pulsations métriques de ton cœur. Mais, ça ne s’arrête pas.  

De plus en plus près l’orage
De plus en plus près l’horizon.  

Ta voix réduite à un cri de douleur. Un son indiscernable impossible à articuler tant l’espace te manque sous ce plafond géant au soleil couchant.
SCENE 6 – INT NUIT 1
Le lit  

1 PERSONNAGE
VOIX de LA NARRATRICE    
Il les guette, les écrase, les aligne proprement près de lui. Une collection de cadavres de moustiques – impulsion de domestication, mise au pas de l’animal ailée. Leur zonzonnement rompt le silence de sa chambre et de ses soirées solitaires. Ne deviennent que de petits points noirs enfermés – puis plus rien, secs – des natures mortes – ne méritent pas mieux.  

La tête sous son oreiller, il entend des râles d’assassinés. A tué l’enfant, le chien aussi, pour obtenir un bout de pain – pour lui d’abord, pour son enfant ensuite.

L’HOMME QUI… son silence -… les moustiques. Sa fascination pour l’inerte.  
INSERT – FLASH BACK 
Images à trouver – laisser de l’espace au spectateur/lecteur  
SCENE 7 – INT NUIT
20 ans plus tôt
Une chambre inconnue  

2 personnages
ALTERNANCE entre la voix de LA NARRATRICE (qui lit Rose) et la voix de ROSE (qui lit L’homme qui…)        
Il y avait un trou de serrure – et derrière, le suintement d’une odeur de latrine poisseuse.
Mon amour… ?

Il y avait les pierres manquantes du chemin sur lesquelles l’été, elle butait en roulant sur son vélo.
Tes yeux clos -un-deux-trois soleil contre les troncs d’arbres. On joue ?

Il y avait les heures noires sans issue, la folie criminelle, l’irréparable.
Ton grain de peau humide…

Il y avait ses poumons écorchés dans la poussière du vent d’automne.
Ta neige brûlante au printemps…

Il y avait au lointain un soupçon de lumière.
Ton parfum à la rosée d’été…

Il y avait sa mâchoire serrée, entre ses herbes naissantes.
Mon ange…

Il y avait l’hébétude d’une détenue pétrifiée après l’orage.
Tu trembles ? …

VOIX de LA NARRATRICE : dans ses journaux d’enfance et d’adolescence, il y a sa collection de dessins blessés. Elle les collait. Un dessin, pour chaque fois.

Supposons que tout cela soit vrai. Maintenant, seulement, peut-être, elle se souvient.  
SEQUENCE 3 (Scènes 8, 9, 10)
PLANS EN PLONGEE ET CONTRE PLONGEE – GROS PLANS  

Vers la fenêtre puis vers le trottoir, et vice versa
Durant les dialogues – plans rapprochés et plans en réaction  
SCENE 8 – EXT JOUR 2
8H le 25 juillet
Fenêtre du 5eme étage de l’immeuble  

3 personnages
VOIX de LA NARRATRICE
L’HOMME QUI…
JO CLOCK (silhouette)  
Plage 1 :05 :62– sur ton H1n Handy Recorder
Tu t’accroches à ta voix, tu te dis ce qu’elle voit, ce qu’elle entend et perçoit

Les rayons naissant du soleil, se faufilent déjà par les lattes de ses volets encore fermés. Leurs contours brisés frôlent un instant les murs de sa tapisserie.  

Nuit d’insomnie.  

En pyjama, penché à sa fenêtre, il ouvre les plis du matin irradiant. De derrière ses lunettes toujours sales, entre ses cils froissés, il voit – hypnotique et stroboscopique – sous l’avancée de toit du café d’en face, un corps vieilli, debout sur le trottoir. Une balayeuse de rue bat la mesure avec le carillon de huit heures.

L’HOMME QUI… se répète à lui-même – comprendre pourquoi je vis, et ne pas tout de suite mourir. Pas tout de suite.  
SCENE 9 – EXT JOUR 2
10H20
La rue  

4 personnages
VOIX de LA NARRATRICE
ROSE
JO CLOCK
 
Passe une rutilante Volkswagen Airline immatriculée EN874HF 93.  

… papiers froissés, feuilles d’été déjà en décomposition, pochette vide d’un paquet de mouchoirs, entremêlement de gants en cellulose, barquette plastique de gâteaux secs, un masque, le tout sous la rosée.  

JO CLOCK observe cette jeune femme qui régulièrement traverse la rue puis s’élance sur son vélo. Belle allure, plantureuse : un mètre soixante pas plus, habillée marronné ce matin. Une chevelure blonde cendrée, bouclée, fournie.    

JO CLOCK au creux de son apnée, entre les salves de l’airain, les frottements des branches de son balai et le chant de la Marseillaise du vendredi, résiste.

JO CLOCK sourit à ROSE qui s’approche. Elle se dit à elle-même : Par cette façon de se tenir, ne pas céder aux circonstances, mais s’élever. Vivre à l’intérieur du temps musical, et, dans l’espace du temps de soi, de soi aux autres, en démesure. Du présent, la force, même et surtout quand le monde s’écroule.  

Soudain une enfant hurle depuis les hauteurs de l’immeuble. ROSE lève la tête, aperçoit un homme, se dit : un hibou m’observe à sa fenêtre.  

ROSE lâche aussitôt son vélo décadenassé sur le trottoir, et part en courant. Fuir au plus vite – corps sismographe, porteur de stigmates.
SCENE 10 – EXT JOUR – 2
Début d’après midi
Des rues  

4 personnages
ROSE
JO CLOCK
VOIX de LA NARRATRICE
QUELQU’UN DANS LA RUE  
Rose marche.

Elle passe sur des lève-tampons – ils assurent une vérification journalière de regards de chaussées lui a-t-on dit. Elle entend la dilatation sous terraine de murmures menaçants. Un peu plus loin, elle s’accroupit. Dans les interstices oubliées des pavés, surgissent des cheveux d’herbe verte.  

ROSE : je me dis : du végétal combatif, désirant…  

Puis elle passe non loin de là devant une petite annonce accrochée à un arbre – de l’encre délavée sur la dentelle papier en corolle — « Donne cours de piano – 06 12 12 33… ».

ROSE s’accroche à ces échappées du vivant – contractions de plaisir éphémère.Tenter encore ? Une chose à deviner ? Possible à chaque instant de bifurquer ?  

ROSE revient vers la balayeuse de rue. Elle évite le tas rassemblé à ses pieds. La dame a veillé sur son vélo. ROSE lui sourit – souhaite la remercier, lui demande comment elle s’appelle. La balayeuse lui sourit en retour et lui demande la même chose.
– JO CLOCK
– ROSE
Elles s’étonnent toutes deux de leurs tremblements.  

QUELQU’UN DANS LA RUE traverse et dit haut et fort : mais pourquoi tout le monde me regarde ? Grands gestes, et voix plus intense encore en s’éloignant.  

ROSE auprès de JO CLOCK ne bouge pas, mais pense :  sous ma peau, la violence sans interrupteur toujours se cogne à l’errance de mes larmes. Mes fêlures ne tariront donc jamais ?  

ROSE enfourche son vélo, non sans observer la fenêtre de l’immeuble. Le hibou n’est pas là.  
SCENE FINALE 
PLAN A HAUTEUR DE REGARD  

On n’entend plus la narratrice mais on la voit .
Elle relit ses notes sur un carnet.  
Ses mains transcrivent en écoutant son enregistreur.
Elle tape sur son ordinateur.  
SCENE 11 – INT NUIT  
Temps non précisé
Un bureau  

LA NARRATRICE
Casque sur les oreilles
L’appareil Handy recorder
Un carnet
Un ordi                    
Question :
que cherches-tu avec ce récit métis ? Pourquoi vouloir ainsi te cogner à l’effroi, aux entraves cachées, aux boucliers de chacun.e ?  

Notes en passant en librairie hier :
T3M d’Héloïse Brézillon, aux éditions du Commun. […] Et ça te comporte, ça te comporte sans que tu ne le saches, tu roules les jours à l’aveugle, tu as un monde en toi, un petit monde dont tu n’as jamais fait la carte et tu roules dedans, hors-piste…  

Réponse provisoire n°1 à cette question :
en m’accrochant à cette ode urbaine, à ses houles anonymes de mots tout troués – égrenage incantatoire – je résiste. Cartographier et écrire le monde à partir de mes fulgurances pédestres – un protocole de mise en mouvement d’un NOUS, pour aller vers mon hors-piste…  

Suite de la réponse n°1 :
j’y pense. De là, faire aussi le chemin inverse – relier ces JE à un NOUS.    

NOIR    

A propos de Yael

Je me balade entre théâtre et écriture. Avec le Tiers livre, j'ai envie de me surprendre, de jouer plus ! Sinon souvent scotchée de réaliser comment l’invisibilité finit toujours par poindre et surgir avec fracas. Je voudrais incarner par l’écriture ce trouble profond. Plus que jamais aujourd'hui. "Un dimanche à Auschwitz," Yaël Uzan-Holveck (orchestration d'extraits d'interviews) et Laurent Wajnberg (photographies), éd. de l'Aube, 2003, réédition 2024

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