1 | DU MONDE
Elle est si mystérieuse que la mort s’interroge.
2 | DERNIÈRES NOTES
Notes manuscrites sur un carnet d’hôpital
Chaque note est écrite en haut d’une page, au crayon à papier
L’écriture est difficile à déchiffrer
Philippe est là demain – train 17h
sera là vers 17h30
me demande quoi apporter
lui dire d’arrêter de poser des questions
—
culottes serviettes de bain blanches dentifrice
yaourts “bons”
lui dire ce que m’a dit Dr A. pour le traitement
—
Pourquoi il m’a appelé?
J’en ai marre
Pourquoi il vient?
Pourquoi il part?
—
d’accord pour aller à Saint-Malo en mai
La Bretagne = nous
Lui demander (illisible)
—
Il veut me faire à manger: qu’il arrête
Lui dire que je ne veux voir personne
Message quand je peux (aux amis)
Il filtre. Fatiguée.
—
Philippe était content de sa perf avec Inès
pas pu me réjouir
lui dire que je suis fière de ce qu’ils font
lui dire que je l’aime
—
humour ! + + + ce qui me manque
—
pas possible de voir sa mère
mes parents non plus
veux voir personne
—
je pense peu à Philippe
je pense à Marie, elle m’aide
(Illisible)
visualiser que je lui apporte des cadeaux
—
dire merci
—
Toutes les plantes de la forêt se rassemblent
— Dernier message. Le carnet laisse de nombreuses pages vides
Lundi: j’ai peur de ne pas y arriver. Philippe est là pour me soutenir, je l’aime pour ça, en autre
3 | COMME SI ÇA ALLAIT
Elle fait comme si elle ne pouvait pas mourir pourtant elle sait qu’elle peut, elle parle de demain et du mois prochain et de quand ça ira mieux et de ce qu’on fera, elle fait comme si elle allait pouvoir porter les turbans en dehors de l’hôpital, elle dit que celui-ci ira bien avec sa combinaison kaki et que celui-là ira très bien avec un jean, elle fait comme si elle n’avait pas mal, des fois, c’est plus fort qu’elle mais sinon il faut être fort pour savoir comme elle souffre, tant elle sourit, ou alors il faut vraiment la connaître et alors, on peut voir, à sa posture, que ça ne va pas très bien, comme elle dit, car elle fait comme si ça allait, elle fait comme si elle avait bien dormi et qu’elle n’avait pas eu de crise de terreur dans la nuit, en se réveillant seule dans la chambre 361, elle dit qu’elle s’est réveillée, c’est tout, elle fait comme si elle mangeait bien mais elle donne à son compagnon ce qu’elle ne mange pas, en lui disant qu’il pourra le manger à la maison quand il sera rentré, elle fait comme si ses cheveux ne la dérangeaient pas, elle est contente de ne pas les avoir perdus, mais ils sont tout blancs maintenant, très fins et ça la chagrine même si on lui dit qu’elle est belle (ce qui est vrai) et que ça lui va bien (ce qui est vrai aussi), elle se trouve pâle mais elle fait comme si elle rentrait de vacances, le teint hâlé qu’elle rehausse de son rouge à lèvres rouge, elle fait comme si elle ne s’inquiétait pas des papiers mais elle demande plusieurs fois à son compagnon s’il peut s’en occuper, elle fait comme si elle pouvait se débrouiller seule mais elle ne peut plus se lever et elle ne demande plus rien à son compagnon, même pas, tu peux m’aider à aller à la salle de bain?, elle fait comme si elle allait sortir mais elle n’a pas demandé à ce qu’on lui apporte son manteau et la valise rouge est rangée, vide, dans le placard.
4 | ÉCRIRE DEPUIS L’APRÈS
« Quand je ne suis pas en train d’écrire, simplement je ne sais pas comment on écrit », je ne l’ai jamais su vraiment. Cela fait plus de quarante ans que je vis avec l’impossibilité d’écrire, tout en écrivant sans vraiment écrire. Depuis le 20 février 2026, la réflexion sur l’avant et l’après s’est déplacée. Toujours et jamais ont cessé d’être les adverbes de la promesse. Ils n’accompagnent plus le futur intérieur ni les paroles des possibles partagés, je serai toujours avec toi, je ne t’abandonnerai jamais, non jamais. Ils sont devenus les adverbes de la précise désignation de l’après. Depuis ce 20 février, je suis dans l’après, et pour toujours. Nos corps ne se serreront plus jamais, ni nos regards ne se croiseront. L’écriture prend place dans cet après sans terme. Quand je ne suis pas en train d’écrire, je me trouve face au vide, qui n’a ni corps, ni force, ni fin. Dans ce vide où tout tourneboule, les mots s’échappent et filent. On croit les poser et ils flottent. Et si je peux écrire, la question n’est pas quoi écrire, mais jusque quand le faire? Combien de lettres de l’après adresser encore? Les mois défilent dont je suis passager. Je me laisse porter. Parfois j’écris, parfois je lis et le voyage s’infléchit. Quand je ne suis pas en train d’écrire, je rassemble, je collecte, je lis, je relis, je fragmente, je relie, je pleure aussi. Je m’appuie sur ce qui a été écrit avant, ou pendant la maladie, tout ce qui n’a plus d’importance, et sur tout ce qui a été écrit après, qui n’en a pas forcément beaucoup plus, mais qui s’écrit dans un nouveau monde. Toujours le même monde, mais à jamais celui d’après. À quoi bon écrire ? Mais surtout, comment ne pas écrire? Comme si toute l’écriture de l’avant préparait l’après de la mort, tout en étant effacée par l’absurdité de sa survenue. Quand je ne suis pas en train d’écrire, je sens un bouillonnement, une vague puissante qui vient buter sur une digue. Je pose trois mots, quelques embruns. L’encre bave. Je prends un caillou dans la main. Je le serre. J’écris que je le serre. Je ne sais pas comment j’ai fait mais je l’ai écrit. Après l’avoir serré dans le monde d’après, je le dépose dans mon coeur, pour toujours.
Cette note s’écrit le 1er septembre. Septembre, nouveau mois qui s’ouvre sans elle. En l’écrivant, je n’y crois pas. Tout l’été j’ai écrit avec et par ces ateliers. Je n’ai pas fait ce que j’avais prévu, je pensais m’en servir pour avancer sur l’épisode de Gabriella qui m’a été confié. Mais Marie-Emmanuelle a été là, dans tous les écrits. Quand je ne pouvais pas écrire, c’est que je pensais à elle, je ressentais depuis elle et je ne parvenais pas à trouver les mots ni la forme pour écrire depuis sa présence, intense. À elle, je peux écrire (je le fais chaque jour). C’est donc autre chose. Quand je n’arrivais pas à écrire, c’est que je ne trouvais pas la qualité d’écriture qui pouvait rendre compte de l’exigence d’écrire que je sentais en moi. Quand je pouvais écrire, c’est qu’une digue avait lâché et que se mettait à couler un ruisseau de mots qui gonflait au fur et à mesure de l’écriture, devenait rivière, s’élargissait d’images, puis devenait fleuve, au bord et au-dessus duquel elle était à mes côtés et voguait. Elle est dans mon écriture. Elle me pousse avec bienveillance. Je reçois aussi sa gratitude, dans le doux sourire qui se forme quand elle lit mes lettres.
5 | ET LOLA PARU
Comment convoquer les images quand il n’y a plus d’images possibles, et que toutes celles que l’on a, toutes, ont été vues et revues, et consultées encore, et encore, et encore ? Comment fabriquer la vision d’un corps expiré et le rendre vivant ? Comment l’animer, cette vision ? Comment se représenter le corps définitivement disparu ? Parfois, je trouve une réponse, en lisant des textes, qui parlent d’autres corps que les miens perdus. Par exemple, je peux voir le corps de Lola que je ne connais pas et qu’Amalfitano ne voit pas mais qu’il invente, après avoir lu sa lettre. Alors, « il vit les doigts de Lola, les poignets de Lola, les yeux inexpressifs de Lola, il vit l’autre Lola réfléchie sur la vitre étamée de la baie, flottant légère sur le ciel de Paris, comme une photographie qui est truquée mais qui n’est pas truquée, flottant, flottant pensive sur le ciel de Paris, lasse, adressant des messages de la zone la plus froide, la plus glacée, de la passion », (Bolaño, 2666).
Et ça me suffit et j’invente alors mes propres images et je vois Marie-Emmanuelle assise, à côté de Bruno Ganz dans Les ailes du désir, tous deux sur l’épaule de la Victoire qui déploie ses ailes sur Berlin. Ils regardent la ville. Sur une image, Marie-Emmanuelle est brune. Sur une autre, ses cheveux sont blancs et fins, serrés dans un bandana noir, plié à plat. Les regards qu’ils échangent me donnent envie de les rejoindre. Puis, je la vois, elle, flottant, flottant, pensive et amusée dans les ciels de Berlin, de Brest ou de Paris, oui, de Paris, aussi, où elle me suit. Je la sens. Je lève les yeux. Je ne la vois pas. Et pour cause, suis-je bête, elle est à Berlin.
Votre partie 4 me parle et résonne avec mon texte … mais vous l’écrivez mieux que moi… écrire avec l’après c’est vraiment ça !