# chroniques # 08 | personne(s)

1|toi

Si je n’est autre que toi, le verrouillage des portes est inutile

2|entre-deux

J’ai pris appui sur ses silences. Dans l’entre-deux elle a dit que non. Non non et non. Elle a dit ne pas vouloir en rajouter. Que ce qu’elle venait de dire s’arrêtait là, pour ne pas déclencher de nouvelles crues, la violence des opinions qui emportent tout au passage. Elle a dit qu’elle cherchait à fuir les débordements, les trop-pleins et les trop-perçus. Elle s’est tue, a repris la parole comme timidement : il y a trop à dire mais surtout trop à faire parmi les violences aveugles qui ne correspondent en rien à ce que la génération précédente avait imaginé et cru réaliser. Elle n’a pas dit à quoi bon. Elle a ajouté qu’elle choisissait de ne pas se laisser entrainer par les flux mercantiles, les encombrements, les faire-comme-si-de-rien n’était, les passons-à-autre chose, les chasses-aux-sorcières, les monopoles, les explications qui génèrent d’autres explications qui génèrent encore des explications, les jalousies dissimulées dans les coutures, les évitements, les proliférations, les accusations. Elle a dit qu’à force de se jeter à l’eau des textes éclos, elle avait appris la nage d’endurance, loin des gloses et des enfermements. Elle a appris à ne pas couler à pic, à remonter à la surface, à ouvrir son cœur et ses poumons, à revenir de loin sans craindre dilution ou dispersion. Elle a dit qu’en se décentrant elle se recentrait sur l’urgence d’aller à l’essentiel mais n’a pas expliqué ce qu’était l’essentiel. Je l’ai entendue reprendre son souffle et elle est revenue avec l’image d’un repas : si tu es invitée, tu acceptes avec reconnaissance les choix de ton hôte, tu es mise en appétit par les mets préparés et par la surprise partagée qu’ils représentent. Elle a mesuré soudain l’épaisseur indigeste de la métaphore, hésitant à la filer comme on file à l’anglaise, faisant malgré tout l’effort de préciser que ce qu’elle était tentée d’ajouter pour se faire comprendre risquait de fragiliser une impalpable architecture. J’allais lui demander de quelle architecture elle parlait mais elle a raccroché.

3| inventaire

 Elle fait comme si de rien n’était à l’heure où les temps changent,  où elle ne se résout pas à faire brûler dans le grand incendie la malle qui contient les cahiers rescapés ; elle fait comme si elle venait de naitre, comme si elle était intarissable, interrogeant les fontaines, les rivières réduites au goutte à goutte ou au trois-fois-rien ; comme s’il restait encore le temps de tout faire alors que tout ce qui compte vraiment aurait besoin de mille vies après la sienne pour transmettre ce qui compte vraiment; elle fait comme si c’était gagné d’avance, tous les plus-jamais-ça du monde ; comme si y croire vraiment allait faire basculer dans une ère désirable le devenir des enfants ;  comme si marcher dans la rue au hasard était aller vers des retrouvailles ; comme si quelqu’un allait s’interposer et dire attention de ne pas  faire disparaitre volontairement tes textes, ils transportent un peu de nous  ; comme si elle inventait ce qui ne demande qu’à exister.

4|initiales 9

C’était d’abord un rêve de février. Un pêle-mêle où brillaient quelques fils encore reconnaissables. Les  lumières apocalyptiques du col légendaire et du mont Sans-Souci, la force d’un double regard, peut-être une lune montante, une ville désespérante — comme vide — qu’en un soir l’artiste  a peuplée. Je t’ai parlé de cette force d’attraction irrésistible, si mystérieusement proche de ton travail et de ce qui aimante les mots traversiers. Peut-être parce qu’en héritage nous avons tous les trois au fond  l’enracinement des massifs de moyennes montagnes marquées au fer rouge des nouveaux départs, souvent nocturnes. Au réveil, impossible d’en rester là. Pourtant j’avais autre chose à faire. Comme le rêve avait enveloppé passerelles et images, j’ai pris au petit jour une banale enveloppe blanche et y ai engrangé des notes, pêle-mêle elles aussi. Morituri perce-neige mousse noire et pas de miroir Gengis maison de la poésie un coeur de femme le dernier ailleurs mademoiselle Personne Charles et Léo deux cygnes sur la pochette et tout le reste. J’ai tout emporté dans le courant de l’été comme quelqu’un qui fuit l’évidence mais que rattrape l’écriture— à condition de la laisser faire son chemin. Les chroniques sont apparues comme le grand tamis de l’exercice, un appel, la danse de ceux qui piétinent les épis pour séparer la balle et le grain, l’enveloppe et son contenu – le monde ne tourne pas rond et pourtant sur l’aire de battage s’écrit l’ostinato : métamorphose qui prend pour l’instant la forme de neuf textes, satellites de ton univers.

5|en route

La petite route du bourg longe d’un côté la nouvelle médiathèque du village – celle qui remplace l’ancienne salle de patronage – et de l’autre, le cimetière. Une grande baie vitrée côté rue donne sur le clocher au-dessus du troupeau des tombes doucement grises comme les toits ardoisés. Les lecteurs, depuis la grande salle lumineuse, peuvent ainsi admirer au premier plan sur le muret de pierres les jardinières fleuries et au-delà, de l’autre côté, le paysage familier créé par ceux qui restent pour ceux qui sont partis et que personne ici n’aurait l’idée de reléguer loin du cœur du village — loin des yeux— comme les urbanistes font des morts regroupés à la périphérie des villes déshumanisées. Ici, c’est ensemble qu’on vit, en traversant la rue d’un bord à l’autre, passant de la lecture des livres à la lecture des noms et des dates gravés dans la pierre, non loin des écoles dans lesquelles on apprend à lire. Et puis on ferme les livres, on se prépare à en ouvrir d’autres, on quitte les lieux en reprenant la route vers tout ce qu’on ignore encore. La nuit parfois, on croit connaître la route. Peut-être refaisons-nous nuitamment l’étape que nous avons péniblement parcourue sous un soleil étranger ? C’est possible. Le soleil pèse, comme chez nous au coeur de l’été. Mais c’est en été que nous avons fait nos adieux.   

A propos de Christine Eschenbrenner

Génération 51.Une histoire de domaine perdu, de forteresse encerclée, de terrain sillonné ici comme ailleurs. Beaucoup d'enfants et d'adolescents, des cahiers, des livres, quelques responsabilités. Une guitare, une harpe celtique, le chant. Un grand amour, la vie, la mort et la mer aussi.

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