1 | du monde
Je suis si misérable que je ne me respecte pas.
2 | le réel, le réel, encore le réel
Dernier appel
La veille du jour de son suicide manqué, Vlad m’a téléphoné.
Il était las de sa vie de chien errant. Il ne voulait plus voir Paul, c’était décidé, il a prononcé le mot irrémédiable. Il se séparait, cette fois pour de bon. C’est sûr, ma mère. Paul ne l’avait jamais aimé. Paul avait été son mauvais génie. Oui, celui-là, le Paul pour lequel il s’était mis si souvent en péril. Il y a peu encore, pour lui obéir, pour lui plaire, il s’était soumis à sa volonté. En retour, il n’avait eu que sarcasmes et cinglants reproches. Suffit ! C’en était trop. Vous ne l’appréciez guère, ma mère, je sais, vous m’avez souvent mis en garde, je ne vous écoutais pas, dans l’incapacité de vous entendre médire de celui qui était mon amour. De votre point de vue, vous aviez raison, je veux bien en convenir. Moi, je l’aimais à en mourir et de sentir mon cœur désormais si sec pour lui, je sais que je vais en mourir. J’en meurt déjà. Je suis froid, vide de regrets, de remords, de projets, sans chaleur d’amour à donner à force de n’en pas recevoir. Je vous demande pardon, ma mère, ce que je m’apprête à faire ne va pas vous plaire. Ai-je d’ailleurs jamais fait, ma mère, quelque chose qui vous plaise ?
3 | écrire avec Clarice Lispector
La chute de Vlad
Il fait comme s’il n’avait pas téléphoné à sa mère, il fait comme s’il devait l’oublier, il fait comme s’il n’avait pas été le petit garçon qu’elle emmenait au parc, il fait comme s’il n’était jamais monté sur les chevaux de bois, il fait comme s’il n’avait pas attrapé le pompon, comme s’il ne l’avait pas brandi victorieux vers sa mère, comme si elle ne lui avait pas souri, fière de son adresse et heureuse de sa joie, il fait comme si, comme si, comme si tout cela n’avait pas existé, comme si ses souvenirs d’enfant appartenaient à un autre, il n’a pas été un enfant, un enfant d’une mère, un enfant de la mère à laquelle il vient de téléphoner, il fait comme si, pour ne pas renoncer, une nouvelle fois, pour trouver le courage de se lancer, comme s’il était une plume, comme s’il était un oiseau, comme s’il suffisait d’ouvrir les bras suffisamment grands, il fait comme si c’était évident, comme si c’était sûr que l’air le porterait, il fait comme s’il ne connaissait pas la loi de la gravitation, il fait comme s’il était Jonathan le goéland pas comme les autres, condamné à voler toujours plus haut, toujours plus vite, ou comme s’il était un personnage de Folon, il est un personnage de Folon, il fait comme s’il lui suffisait de compter jusqu’à trois. Alors, debout sur le rebord de la fenêtre de sa chambre du troisième étage, les cheveux lui cachant le sol si loin, si bas, dans un sourire contraint et bravache, il crie d’une voix forte UN, DEUX, TROIOI OI OI OIS… Des témoins ont dit avoir entendu son trois, avant le bruit mat de sa chute sur la bâche du restaurant, puis celui crissant de la déchirure de ladite bâche, et enfin, horrible, celui de ses os se brisant sur le trottoir. C’était le 16 juillet.
4 | de soi-même, et d’écrire
Nouvelles pièces « Vlad » pour mon puzzle
Rencontrer la mère de Vlad et son dernier employeur fournissait à mon commissaire quelques pièces supplémentaires pour son puzzle. Vlad travaillait depuis toujours dans la restauration. L’hiver à Bordeaux, l’été plutôt sur la côte landaise. On sait que le milieu de la restauration est âpre, exigent, aléatoire, sujet à variations saisonnières. Pour ces raisons, nombre de runners, de plongeurs, de garçons de café, prennent des substances pour tenir le coup. C’était le cas de Vlad, cocaïnomane, qui, pour sa consommation personnelle, était devenu un peu dealer. Il avait eu quelques démêlées avec la justice à ce sujet. Son casier judiciaire en témoignait. Était-il le fournisseur de Paul, comme celui-ci l’avait affirmé aux enquêteurs ? Le 14 juillet, le restaurateur, chez lequel Vlad travaillait, était absent. Son établissement étant fermé, il n’avait pas vu Vlad de la journée. Quant à sa mère, elle avait affirmé que son fils était avec elle, à son domicile bordelais. À l’heure de l’agression de Mme Keller, Ils regardaient ensemble le feu d’artifice de Paris à la télévision. Disait-elle la vérité ou couvrait-elle son fils, pour lequel elle ne pouvait désormais plus rien ? Impossible de tracer les déplacements de Vlad. On n’avait pas retrouvé son téléphone. De plus, d’après Paul, Vlad n’utilisait que des cartes SIM prépayées. Où était Vlad, durant la soirée du 14 juillet ? À Tonneins, comme le craignais le commissaire ou à Bordeaux comme l’affirmait sa mère ? L’emploi du temps de Vlad, le 14 juillet, était une pièce du puzzle que mon commissaire ne pouvait toujours pas placer, ses contours étaient trop incertains.
5 | à vous la cantonade
Réminiscences
« (…) Ma foi catholique est chancelante, ce qui ne m’empêche pas de reconnaître que j’ai entendu dans les églises beaucoup de belles et bonnes choses, notamment de nombreuses homélies sur l’Espérance — thème très fréquemment choisi par les prédicateurs lors des obsèques.
L’Espérance voit ce qui n’est pas encore et qui sera. Elle aime ce qui n’est pas encore et qui sera » Je méditais cette phrase de Péguy. L’Espérance qu’il évoque est la vertu qui fait croire en la vie éternelle et pousse les chrétiens à la gagner par leur bonne conduite terrestre : c’est l’Espérance avec un grand E. En suis-je capable ? Ai-je reçu cette grâce ? Je me mis à considérer l’espérance avec un petit e, la plus modeste, l’ordinaire, celle au jour le jour. Comme chacun, j’en ai le plus grand besoin. J’espère toutes sortes de choses : qu’il fera beau demain, que ma rééducation sera facile et rapide, que nous sortirons bientôt de cette pandémie… J’entrevois quelque chose que je désire, quelque chose que je crois possible, probable. Il est des espérances faciles, il en est d’autres qui le sont moins. Que viennent des jours cruels, il faut chercher, au fond de soi, la petite flamme de l’espérance, y trouver courage et force d’âme pour supporter l’adversité, repartir, recommencer, reconstruire et étendre sur la plaie le baume du temps ? Pas toujours facile ! « Aimer ce qui n’est pas encore et qui sera » : belle définition de l’espérance. »
Extrait du roman en cours
« Et bien sûr, je me mets à pleurer. Sur moi, parce que l’automne. C’est un automne que Max et Gracieux m’ont quittée. Pas un automne lumineux et léger comme celui dont nous jouissons cette année. Non, un automne serré sur lui-même, si compact qu’il ne tolérait aucun souffle, sucré à en devenir sirupeux : une glycine qui aurait chu sous le poids de sa floraison trop profuse et flétrirait dans une odeur délétère. La tiédeur de l’air collait à mon visage, à mon cou, à ma gorge. Je ne supportais pas mes cheveux que je relevais dans une pince sans grâce. Les cuisses moites, j’arpentais, comme une femme saoule les rues de Paris, tentant de distraire mon chagrin. Je n’y parvenais pas. Je ne pensais qu’à Max et toujours mes pas me ramenaient dans nos coins favoris. Dans cette impasse nous nous sommes embrassés, sous ce porche nous nous sommes sauvés de l’orage, chez ce bouquiniste Max m’a acheté une vieille édition d’Alcools de Guillaume Apollinaire. « Un soir de demi-brume à Londres / Un voyou qui ressemblait à / Mon amour vint à ma rencontre / Et le regard qu’il me jeta / Me fit baisser les yeux de honte.»
Extrait de L’automate du vide-greniers Éditions Parole 2014
« Ton souvenir s’attarde dans les rues de Paris, comme l’effluve d’un parfum persiste. As-tu voulu ta mort comme une autre vie ? Est-ce elle qui t’a convoitée, tant tu étais précieuse ? Oh, le lied de Frantz Schubert !
La jeune fille : « Va-t’en, ah, va-t’en ! / Disparais, odieux squelette ! / Je suis encore jeune, disparais ! / Et ne me touche pas ! »
La mort : « Donne-moi la main, douce et belle créature ! / Je suis ton amie, tu n’as rien à craindre / Laisse-toi faire ! N’aie pas peur / Viens sagement dormir dans mes bras. »
Extrait de Rendez-vous chambre 31 Éditions Parole 2020
Un Vlad qui prend de la consistance, même s’il est déjà condamné. Hâte de lire la suite ou plutôt l’intégrale de son histoire.
Et merci pour les passages cités en regard de la proposition 5.
Merci pour votre lecture, George. Comme vous l’aurez compris, j’essaye d’appliquer les consignes de François à mon histoire en cours. C’est une contrainte supplémentaire, certes, mais qui me permet de rester en contact étroit avec mes personnages. Ce cycle est bientôt terminé, voyons ce que nous proposera François pour le prochain atelier hebdo. Sûrement quelque chose de passionnant.