1 – Du monde
Il est si taiseux que c’en est éloquent
Il est si versatile qu’il se perd dans ses désirs
2 – Le réel
C’était son anniversaire, alors je l’ai appelée, comme chaque année. Elle m’a raconté sa sensation du vieillissement. Elle disait que chaque jour elle oubliait, que chaque matin au réveil l’image que lui renvoyait le miroir la surprenait, qu’elle s’était réveillée trentenaire et se voyait septuagénaire -sans comprendre – que chaque jour il lui fallait le même temps d’adaptation à ce nouveau Elle, chaque jour elle savait qu’il lui fallait se préparer à ce que le Elle du miroir continue d’évoluer pendant que le Elle du sommeil restait installé dans une vie où tous ses amis étaient vivants et en bonne santé, où ses jambes la portaient, légère et mobile, où elle dansait, chantait, courait, où sa mémoire était fidèle et précise, où le souvenir lui importait moins que le jour à vivre. Elle disait aussi que ce Elle du miroir la regardait goguenard, voilà ce que tu es devenue ma belle, ce que tu es maintenant, et ça c’était vrai.
3 – Faire comme si
Tu faisais comme si cette montagne que tu convoitais, ce sommet qu’on disait inatteignable, était le tien, que tu l’atteindrais, toi, l’aguerri, l’expérimenté, tu faisais comme si c’était pour toi le couronnement d’une carrière au long cours, d’une succession d’efforts, de performances, de découvertes, de moments où tu avais partagé avec d’autres ce truc là que tu aimais, adorais même, tu faisais comme si tout le monde pouvait comprendre, comme si tous pourraient te suivre, s’enthousiasmer à ton image, tu faisais comme si cette montagne là serait toujours là pour toi, qu’elle n’attendait que ton exploit, tu faisais comme si tu ne savais pas, tu ne voulais pas savoir que tout avait changé, que la montagne ne tenait plus qu’à quelques fils invisibles qui allaient inévitablement se rompre, tu faisais comme si et tes pieds ont ce jour là rompu les derniers fils et la roche t’a entraîné, tout au fond.
4 – De soi-même
J’écrivais souvent en marchant… je vous l’accorde, ce n’est pas des plus commodes. Il fallait s’arrêter, sortir un carnet soigneusement prévu à proximité, ne pas avoir oublié le crayon. Quasi impossible. Ça coupe l’élan, ça oblige à des arrêts répétés, muscles qui se refroidissent et menacent courbatures pour le lendemain. S’il ne faisait pas très beau, on se mettait à sentir une fraîcheur inopportune, la transpiration jouant son rôle de climatiseur là où on ne lui avait rien demandé. Alors, je travaillais ma mémoire, je me donnais des trucs mnémotechniques, j’associais à des visions, des images même si ce n’est pas ce qui se grave le plus facilement dans un cerveau vieillissant.
J’en ai parlé à d’autres qui écrivent aussi en marchant. La lumière s’est faite très récemment : ‘Comment, tu n’utilises pas la fonction note de ton téléphone ????’ Et voilà, ma mémoire va aller en s’étiolant encore plus puisque je me fie désormais à ce stockage dont je reconnais qu’il est pratique et fiable, rapide, qu’il ne requiert pas d’arrêt prolongé puisque cet objet reste à portée de main, dans la poche la plus proche, puisqu’il mesure aussi les pas, les distances, qu’il donne en même temps la cartographie de la balade, …. Je n’y inscris que de brefs ‘pense-bêtes’, des notes minuscules qui reflètent le flux de ma pensée marchante. Et les images qui y sont associées ressurgissent elles aussi sans difficulté au moment d’y revenir, d’ouvrir les bribes enregistrées, maintes fois incongrues a posteriori.
5 – A la cantonade
Il est tard et je suis seule. Je n’aime pas marcher seule la nuit même dans cette ville dont la réputation de calme n’est plus à faire. Certains disent, il ne s’y passe jamais rien. C’est faux. Mais là, je marche, il fait nuit et je n’aime pas trop ça. Je suis fatiguée, la journée a été longue. C’est une période de nouvelle lune, rien dans le ciel si ce n’est quelques étoiles lointaines. Certaines rues sont plongées dans le noir : la ville a fait un tri des rues qu’il fallait laisser éclairées pour la sécurité et de celles qu’on pouvait éteindre, moins fréquentées. Alors, même si on marche sous les réverbères, on butte régulièrement sur une zone obscure, ténébreuse. Et puis je suis fatiguée parce que je ne dors pas ces temps-ci. Le sommeil me fuit depuis plusieurs semaines. J’avance dans cette rue rendue piétonne par l’horaire, zéro voiture, et je rumine quelques pensées, me pose des questions sur le pourquoi de mes insomnies. Et la voilà, présente, je la vois, une silhouette longue et noire traverse devant la traboule, et je l’entends, La dame en noir, Barbara : À voir tant d’yeux qui se ferment, couchés dans leur lit, Je finirai par comprendre qu’il faut que je m’endorme aussi.Comprendrai-je ?