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JE DIS RAREMENT ‘OUI’ AU MONDE.
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I
Une poussière d’or couvre jusqu’aux feuilles raides et épaisses des arbres. Terre sèche de couleur sable. J’aime marcher en tongs sur le long chemin qui mène à la plage. J’aime que cette poussière m’enveloppe le pied, le poudre, le talque, s’agglomère entre les orteils, dans le pli des phalanges. J’aime voir l’empreinte ronde de mes orteils sur le caoutchouc de la semelle, cinq zones noires cernées par l’or. Je marche des heures durant sur ce chemin, l’été méditerranéen, de la villa à la plage, de la plage au village. Je pourrais m’ennuyer, sur ce chemin, mais il y a cet or de poussière qui recouvre tout, et la marche ensoleillée est un rendez-vous avec la liberté. Baignée des parfums de myrte et de résine, la solitude de mes seize ans, leur insouciance un peu morne, sont encore inscrites sur ce tracé, elles y flottent encore comme une légère odeur de peau chaude et salée. Une serviette sur l’épaule, un livre de poche ensablé à la main. Le soleil chauffe mes épaules et ma nuque. J’aime passer sous la frondaison des pins, je traîne un peu le pas pour m’attarder sous leur ombrage. Croiser parfois un promeneur, une famille chargée de paniers, d’articles de plage, ballon, raquettes, bouées, glacières. Les regards échangés brièvement avec les jeunes de mon âge. L’émoi dans la stridulation des cigales.
II
Quand la mer est plate, on s’ennuie. Quand la mer est plate, on préfère grimper dans les rochers pour chasser les bernard-l’ermite et organiser des courses. Avec tout ce qu’on trouve et qui rampe.
On se jette dans des vagues plus hautes que nous. Lui, tête la première, comme s’il voulait transpercer quelque chose, un secret ou la vie elle-même. C’est comme ça qu’il avance dans la vie : tête baissée. C’est son tempérament. Il se jette dans les vagues à tue-tête parce qu’il est plus jeune, plus brouillon, plus impétueux que moi, il n’a peur de rien et il lui arrive d’avoir des accès de colère lorsqu’on le contrarie, comme son père, tout, comme son père. Ma tête à moi flotte toujours sur le dessus de la vague. Je n’aime pas avoir de l’eau dans les oreilles et je n’ouvre jamais les yeux sous l’eau parce que ça pique trop fort et trop longtemps. Lui, il s’en fout. Il a les yeux injectés de sang et la morve au nez, ça le fait marrer. Ma tête flotte au-dessus de la vague pour repérer la suivante. Mes pieds décollent du sable, je ne maîtrise plus rien, mon corps s’envole. Nous guettons, impatients, la prochaine houle, la prochaine vague, l’envolée suivante. Parfois nous buvons la tasse, par le nez. Ça brûle dans les naseaux. Parfois nous nous laissons entraîner dans les jambes de personnes inconnues. Ça râle. Parfois nous sommes rapatriés sur la plage par un rouleau où glissent nos corps de brindille.
Cela se reproduit en rendez-vous avec l’infini, le corps qui flotte, la tête au-dessus de la vague, l’apesanteur, cette âme qui s’extirpe de mon corps, plus ni son ni couleur rien, (d’)autre, que mon âme attrapée par la peau du cou, je dérive le temps de compter jusqu’à trois, qu’est-ce que je cherche, de quoi suis-je déjà en quête alors, je ne suis plus rien, pas même un garçon, pas même un grand lapin tiré hors de son corps par la peau de l’âme.
.5 | du jardin
ce qui nous suit nous a précédé
ce qui affaire le rouge-gorge dans la haie
ce que du ciel
ce qui décille l’indifférence
ce que désaltère la rosée
ce qui stupéfie les batraciens
ce qui ne fera jamais renoncer l’araignée
ce qu’attire la capucine
ce qu’allège le papillon
ce qui fait courir le poulain
ce que suspend le héron
ce qui fait tousser la vache
ce que fait rougir le rameau
ce qui est sorti de cette coquille blanche
ce qui somnole au creux du bosquet
ce qui éclaire la nuit
ce qui empourpre le prunier
ce qu’hypnotise l’ocelle du paon
ce que ne parvient pas à conclure le chant de la tourterelle
ce qui survit à la flamme
ce qui brille dans l’œil de la vipère
ce qu’abrite le taillis
ce que noircit la mûre
ce que feule le chat
ce qu’étreint le liseron
ce que la brise émeut
ce que tourbe enchâsse
ce qu’a égaré la couleuvre
ce que cherche le lierre
ce qui encanaille la mésange
ce qui fait fleurir la salade
ce qui nervure le chou
ce qu’offre le noyer
ce que rebute la mouche
ce qui a asséché la source
ce qui gratte l’ardoise nocturne
ce qui pousse les nuages à défiler
ce qui égare la chauve-souris
ce que le rêve doit au jour
ce que devient le petit
ce qui fâche le rat
ce qui ne se montrera qu’à la nuit
ce que couve l’obscur
ce qui nous travaille le cabochon
ce que relève le lit des fleuves
ce qui s’écrit le temps d’un baiser
ce que la vie nous restitue
ce qui résiste au silence
ce qui aveugle la taupe
ce que mord la surprise du renard
ce qui réduira l’homme au silence
ce que la ronce m’a répondu
ce qui élance l’orme
ce qui nous précédait ne nous survivra pas