1 | du monde
Je dis oui au monde, à ses dérives, sa sauvagerie, ses faiblesses, sa complexité, sa puissance, sa froideur, sa beauté, sa force, sa générosité, je dis seulement oui au monde.
2 | le réel, le réel, encore le réel
Supposons que la route soit longue, plus de 4 000 km, ce qui est vrai. Supposons que cette route traverse 8 états, l’Illinois, le Missouri, le Kansas, l’Oklahoma, le Texas, le Nouveau-Mexique, l’Arizona et la Californie, ce qui est vrai. Supposons qu’elle couvre 3 fuseaux horaires, ce qui est vrai. Supposons que l’ensemble du tracé, recouvert de béton, soit centenaire, ce qui est vrai. Supposons que la Mother Road, comme on la nomme, parte de Chicago, Ill, et s’étire jusqu’à l’océan Pacifique, jusqu’au Pier de Santa Monica, Ca, ce qui est vrai. Supposons qu’au début, elle ait accompagné une multitude de migrants et plus particulièrement des familles de fermiers du Midwest qui abandonnaient leurs terres arides soufflées par le Dust Bowl pour une meilleure vie dans l’Ouest, ce qui est vrai. Supposons qu’ensuite, cette route ait incarné les vacances et soit devenue la route des classes moyennes étasuniennes, ce qui est vrai. Supposons que le chemin de fer, particulièrement dédié au transport de marchandises, suive en partie, le tracer de la 66, ce qui est vrai. Supposons qu’ici, les trains soient impressionnants et obligent à rester derrière le passage à niveau plusieurs minutes, ce qui laisse le temps d’observer les 3 ou 4 locomotives tirer un ensemble de plus d’une centaine de wagons de containers ou de citernes, ce qui est vrai. Supposons que Nat King Cole ait été le premier à enregistrer la chanson Get Your Kicks On The Route 66 en 1946, dont les paroles évoquent sous forme d’un récit de voyage les différentes villes traversées, ce qui est vrai. Supposons que l’I-40 soit l’Interstate la plus longue qui ait remplacé la majeure partie de la Route 66 entre les états de l’Oklahoma, du Texas, du Nouveau-Mexique et de l’Arizona, ce qui est vrai. Supposons que la Route 66 écorne l’état du Kansas dans sa partie sud-est sur seulement 18 miles, ce qui est vrai. Supposons que l’US Route 66 enjambe deux grands fleuves majeurs du pays, le Mississippi à hauteur de Saint-Louis, Missouri, et Le Colorado non loin de la ville de Needles, porte d’entrée de la 66 en Californie, ce qui est vrai. Supposons que la Route 66 se termine officiellement à l’intersection d’Olympic Boulevard et Lincoln Boulevard alors que le panneau Route 66 End of the Trail se situe aujourd’hui sur le Pier de Santa Monica, ce qui est vrai. Supposons que ce soit la fin de l’aventure, ce qui est vrai.
3 | écrire avec clarice lispector
New Mexico, terre de l’Enchantement, c’est exactement l’effet que cette terre a produit sur moi, un enchantement.
Pendant des kilomètres, le paysage semble sans fin, désertique, sauvage. Des terres à perte de vue, un vrai décor de western. De chaque côté de la route, quelques herbes hautes, des buissons secs éparpillés, et cette terre envoutante aux couleurs beige, ocre, rouge. Le vent souffle fort et l’horizon est terni par la poussière qui se transforme en tourbillons ici et là, le ciel s’alourdit, devient menaçant, sombre, mais vers l’ouest, j’aperçois une silhouette tabulaire qui tranche avec la plaine, Tucumcari Mesa, comme un repère naturel pour le voyageur. Sa présence rassurante au loin signifie que nous approchons de la petite ville de Tucumcari.
La ville est posée au milieu de nulle part, sur les hautes plaines semi-arides balayées par le vent du désert. Ville étape entre Amarillo, Texas, et Albuquerque. Je réalise l’audace qu’ont eue les pionniers à traverser une nature si vaste, semée d’embuches et sauvage.
Et puis, en début de soirée, l’entrée de la ville par l’E Tucumcari Blvd. J’ai la sensation de pénétrer dans une faille temporelle dans laquelle se mêlent la puissance des terres amérindiennes, la mélancolie du désert, la nostalgie des années 50 et la décadence d’une ville fantôme. Vertige du voyage. La ville dévoile ses cicatrices, son déclin lié à la construction de l’I-40, sa mise à l’écart de la modernité. Une succession de motels abandonnés, de vitres brisées, d’enseignes géantes autrefois lumineuses, aujourd’hui délavées par le temps, rongées par le vent et le soleil, des piscines vides colonisées par la végétation, des drive-in désaffectés. À certains croisements, je ressens le silence envahir l’espace., comme une absence pourrait le provoquer.
Lorsque le soleil se couche sur le désert, le grésillement des tubes de néon se répand le long de l’avenue. Les enseignes des motels s’allument comme par magie et la ville s’illumine de rouge, jaune, bleu et vert fluo redonnant vie à la route l’espace de la soirée. C’est le temps de l’euphorie électrique. Le Blue Swallow, le Safari Motel brillent de mille feux rappelant l’époque d’affluence.
Autour, le désert plongé dans l’obscurité offre à la ville ce moment éphémère de reconnaissance et redevient un lieu de refuge pour le voyageur. Mais derrière cette scène de théâtre, persiste l’image d’une ville abimée et en sursis, trainant derrière elles de vieilles pompes à essence rouillées, des carcasses de voitures vielles de plusieurs décennies, de carrés de terre en attente de construction où flotte encore l’âme des motels et diners détruits, rasés par les bulldozers.
Et puis, la légende tragique émerge des terres indiennes lorsque Tocom, un jeune guerrier demande au chef Wautonomah la main de sa fille, Kari. Dans un duel contre son rival, Tonapan, Tocom perd la vie. Dévastée, Kari tue à son tour Tonapan et retourne le couteau contre elle. Témoin de cette tragédie, Wautonomah nomme la mesa Tucumcari avant de s’ôter la vie, lui aussi. Un vrai désastre.
Le Motel Safari, tout droit sorti de l’ère atomique, architecture Googie, et de la culture automobile rayonne sous l’effet d’une restauration soignée et réussie. L’enseigne lumineuse grandiose, surmontée d’un chameau évoquant les longs voyages, suggère au voyageur de s’y arrêter. Ce soir, le panneau Vacancy est resté allumé, une invitation à profiter de cette célèbre halte. La température extérieure est douce et dans le patio, à droite de l’entrée, quelques personnes se sont installées dans des fauteuils, sur des chaises, une cannette de bière à la main, profitant de la semi-obscurité pour se livrer à des confidences.
La chambre 23 offre un bel espace de repos, de quoi se ressourcer avant de poursuivre la route. Moquette foncée, souple et moelleuse, dessus de lit couleur bleu-gris, meubles design années 50, fauteuil orange, photos d’époque en noir et blanc placées dans de grands cadres. Le ton est donné.
Le matin, flâner avant de reprendre la route dans la ville aux bâtiments plats écrasés par la chaleur et le souffle du désert, souvent espacés les uns des autres. Ambiance vintage, entre décor rétro et calme désertique. On s’arrête pour prendre en photo d’immenses murals évoquant l’histoire de cet emplacement, comme The Legendary Road. J’ai un coup de cœur pour ce cinéma Art Déco, Odeon, dont la peinture des murs extérieurs s’écaille à gros lambeaux et le bandeau extérieur cuit au soleil. Le dernier film à l’affiche annoncé coming soon, Motherless Brooklyn, date de fin 2019. Je me demande si la projection a bien eu lieu ou si l’actualité cinématographique prend du temps à venir jusqu’ici.
4 | de soi-même et d’écriture
Supposons que je ne sois jamais partie, ce qui n’est pas vrai. Supposons que je n’ai jamais pris la Route 66, ce qui n’est pas vrai. Supposons que je me sois trompée d’itinéraire, ce qui n’est pas vrai. Supposons que j’ai souhaité m’écarter de la route au point de ne plus évoquer la 66, ce qui n’est pas vrai. Supposons qu’il ait neigé sur la route, ce qui n’est pas vrai. Supposons que nous soyons restés plusieurs semaines à Tucumcari, ce qui n’est pas vrai. Supposons qu’arrivés en Californie nous ayons rebroussé chemin et repris la route en sens inverse, ce qui n’est pas vrai. Supposons qu’une météorite soit tombée dans le désert non loin de Tucumcari comme en Arizona, le célèbre Meteor Crater, ce qui n’est pas vrai. Supposons que la terre se soit craquelée au point de tracer des canyons infranchissables, ce qui n’est pas vrai. Supposons que le ciel se soit assombri en plein jour pour exprimer sa colère, ce qui n’est pas vrai. Supposons que Tucumcari soit devenue une ville fantôme, ce qui n’est pas vrai. Supposons que la route ne finisse jamais, ce qui n’est pas vrai, hélas.
5 | à vous la cantonade !
Ce que la vie nous réserve
Ce qui nous lie
Ce qui fait que les jours deviennent les rêves de la nuit
Ce que je crois et ne crois plus, mes doutes à la pelle
Ce qui motive mes levés du matin
Ce que la nuit profonde apporte à mes jours les plus creux
Ce qui m’envoûte et tourne en boucle dans ma tête
Ce qui me ramène toujours aux mêmes lieux
Ce qui devient une promesse
Ce que se retourner peut engager de traumatismes
Ce que tisser des liens peut être fragile
Ce qui brille au fond de tes yeux
Ce que l’imprévu implique de distance
Ce qui arrive un jour et repart sans aucun avenir
Ce qui a été et ce qui n’existe plus que dans mes souvenirs