#chroniques #08 | Étudiants éparpillés mais plus libres

Je suis si drôle que je ne fais plus rire personne.

2. Bloomsday

Il dit qu’il est à la plage du Havre, qu’il vient de sortir de la baignade, me demande si c’est bon, quand je lui dis que je me suis fait un café il dit que c’est parfait, il ne me voulait que complètement opérationnel. Simon lui a dit hier le bien que ça fait de pouvoir se baigner, la mer était parfaitement calme, ça lui a donné l’idée d’aller jusqu’à la plage aujourd’hui, pour qu’en ce jour d’anniversaire, l’état de la mer puisse faire horoscope pour l’année à venir.

Bordel, lui qui n’est pas impressionnable cette fois il s’est demandé s’il allait y aller. Un délire cette force avec laquelle les vagues cassaient sur les tronches des quelques téméraires, et lui, appelé comme chaque fois que l’idée sent mauvais, riant de se voir déjà parti. Pourtant, si jusque-ici ne pas être raisonnable avait signifié s’élancer comme un sagouin et ramer le plus fort, cette fois il y était allé tranquille dans son crawl, porté par les vagues qui le faisaient monter très haut, redescendre très bas, gentilles montagnes russes, au danger de cette mer fini de rajouter celui d’avoir peur. Il s’était laissé faire, baignant dans le risque, jusqu’au moment de faire demi-tour, c’était l’heure — du moment où il passa le pic, il sut qu’il faudrait repasser par là où ça casse — de passer à un autre moment de cette journée qui était la sienne à la différence des autres qui étaient empêchées (maintenant il comprenait : Ulysse, journée d’anniversaire), une journée qui était la sienne et celle de tous les autres, ah si toutes les journées pouvaient être vécues sans ce poids. Il a ramé vers la plage jusqu’au moment de foncer à la fin, quand, dans le bruit des galets qui roulent, préparation d’une vague qui va vous faire monter, là, choppé, ramené par le haut en surf jusqu’au rivage, cette vague qui aurait fait tout ce qu’elle voulait de lui, déposé.

Avant de me quitter, juste une chose, s’il me saoule pas trop. Je fais ce que je veux, mais dans la manière dont je me pose cette question, c’est avoir conscience des mécanismes répressifs de la société qui veut assurer sa loi. Je suis libre de prendre ce qu’il y a à prendre dans ce qu’il me dit, mais comme il suffit d’une dose de désir vrai… Prendre en compte le besoin qu’elle a de créer des malades, pour nous éviter justement d’être dans ce qui nous rendrait le plus heureux, la question c’est pourquoi ce qui lui était le plus important il y a quatre ans lui est devenu le plus effroyable.

3. Le crâne vaincu


Il fait comme s’il avait passé chaque soir à lire les ouvrages théoriques du rayon théâtre, seul et plein de cette lueur orange laissée dans les rayons, avant le retour par les rues de cette ville froide qui resterait vide tout l’hiver. Il fait comme si l’obscurité dans les vitres de la bibliothèque fermée prolongeait la promesse, comme si la conversation avait continué, qu’il se trouvait maintenant sur le point de toucher du doigt ce savoir qui continuait encore. Les fois où il s’éternisait près d’une bière, il fait comme si c’était de la bibliothèque qu’il était devenu acteur, du dedans des murs, il le sentait. Non il avait préféré ces titres qui rendaient les grands frères riant les soirs, lui se relevait les matins plein de confiance détenteur du seul groupe vers l’objet à exprimer. Il fait comme si cette vie il ne l’avait pas vécue tous les jours, pensées terrifiées. Comme si ce qu’il avait découvert était un problème, que la vitamine restait dans les bars les soirs, pour lui marchant, gerbant, la tête droguée de trop de livres. Il fait comme s’il ne s’était pas avancé, cette après-midi-là, parmi les parasols. Comme si la discussion avait continué, comme si c’était ce qui leur aurait permis de vivre, les narines posées là, juste sur la limite.

4. Dans le parc

Nous étions arrivés par l’avion, têtes et poches remplies d’images bizarres. Assis avec nos cabas dans l’azur sur un trottoir. Le refus de l’un qui s’était jeté dans ces lignes. La vie perdue de l’autre, manière de se reconquérir. L’hallucination d’entrer tête pleine de ce rêve maintenant retenu, tranché et sectionné. Et puis un jour aux puces nous avons trouvé ce haut violet qui serait la promesse, impossible de ne plus le mettre désormais. Nous nous sommes installés dans la chambre. Je ne sais plus si nous avons salué cette vieille cachée en permanence derrière son paravent.

Depuis les rues inconnues, devant, cet interviewé habile qui nous habite depuis tant d’années. Une ville à mordre, et l’un de nous s’énervait de ne pas nous savoir au meilleur par les nuits. Nous préférions ces exercices de joie contenue, perdus sans tourisme, bouquinant dans cette chambre, des discussions quand nous traînions nos cabas jusque dans les parcs. Autour, ces images mal formées qui se substituaient à ces nuits. Tandis que l’un devenait maître en pâtisseries l’autre se perdait en petits bouts de savoir. Mais grâce à l’interviewé nous étions saufs et éminents : pas besoin d’autre chose puisqu’en lui nous sommes nous, par les rues si logiquement nous, toujours nourrissants et dangereux devant les autres, le long d’une ligne qui n’a que son électricité d’évidence, parlant, interviewés. L’idole des mères et grands-mères dont les sourires reviennent à la vie, terribles. C’est ce que lui appelle : la possibilité.

5. Matelot


Les employées de l’agence arrivaient trois quart d’heures après le passage de la gourmande, chaque jour elles traversaient la rue pour venir boire leur café toutes les deux, de part et d’autre du banc de la promenade je voyais leurs rages, leur soif de commentaires, sans entendre autre chose que le silence de mon côté de la vitre. Chaque jour à me demander ce qui se passerait dehors, la même chose depuis le lycée. Des fois, comme je revenais par le devant après ma pause les midis, je croisai la plus jeune, elle me regardait comme un passant sans savoir que je la connaissais presque. Et puis un jour, de cette lumière qui du bureau me faisait voir le ciel en éclairant le bâtiment en face, la certitude de ma vie à venir sous la forme d’un livre ouvert en moi. C’est le seul moment où j’eus le sentiment très simple et très net de ce livre que je pourrai écrire, qu’il me faudrait écrire, de ma vie. L’après-midi à ma pause j’ai profité, j’ai marché jusqu’au coin du trottoir qui donne sur la place de l’hôtel de ville. Un type faisait la manche au Carrefour, je suis resté parler un moment, ils installaient le manège en face. Il fallait que j’y retourne mais je suis resté un moment, béni par cette lumière de tout à l’heure, j’étais tranquille maintenant.

A propos de Rémy Cortès

Scientifique brestois. Cherche à créer sa vie.

2 commentaires à propos de “#chroniques #08 | Étudiants éparpillés mais plus libres”

  1. je suis rentré dans ces textes happées par cette langue qui dit sans dire, montre très bien en faisant semblant qu’il n’en est rien et éclaire en ayant l’air de troubler; c’est fort et ca tombe juste, à chaque fois

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