J’AI L’ASSURANCE DU DOUTE
1 | La communication muette
— Mais, est-ce que tu lui as dit ?
— Regarde-le, il fait comme s’il s’agissait d’un examen.
— Je ne suis pas sûr qu’il ait compris.
— Ah, il sourit.
— Va voir ce qu’il veut, je ne veux rien avoir à faire avec lui.
— D’accord, le prochain, c’est pour toi.
— Monsieur, je peux faire quelque chose pour vous ?
— C’est très aimable de votre part. Regardez là, je n’ai pas bien compris ce qui est écrit.
— Tu avais raison, il n’avait pas compris.
— Qu’est-ce que tu lui as dit ?
— Toujours la même consigne.
— De relire.
— Pardi.
— Regarde-le, on dirait qu’il est encore plus paumé depuis que tu lui as dit ça.
— C’est pas possible.
— Bon sang !
— Les gens…
— Ne savent plus…
— Mourir.
— Regarde !
— Alerte.
— Je vous écoute.
— Le sélectionné s’est enfui !
2 | Avis silencieux
Sur toutes nos chaînes d’informations apparaît le même visage. Le premier à avoir pris la tangente. Je me demande ce qui l’a motivé à devenir le dindon de la farce. Toutes les polices sont à ses trousses. Son visage est affiché sur tous les panneaux électroniques. Mort ou vif, de toute façon, ça n’a pas d’importance maintenant. Il est célèbre, je ne sais pas si ce n’était pas ça son but. Il est célèbre, il va marquer l’histoire. C’est le premier et si l’un de nous l’attrape, il sera célèbre lui aussi. Ça devait arriver, notre monde se fissure. Il fallait bien ça pour redonner un peu d’entrain à notre réalité. Je vais ranger ma manette de jeu. Ça faisait longtemps que je n’étais pas sorti de chez moi. Quelque chose me dit que je pourrais le croiser. J’ai des questions à lui poser. Je me demande vraiment si c’est pour la célébrité qu’il s’est échappé. L’eau recyclée de la douche a une autre texture. C’est peut-être parce que je sors que je le remarque. Le goût de ces céréales me paraît plus plastifié. Pourtant, c’est la même marque. L’air est plus chaud. Je me fais des idées. Je suis sûr maintenant que je me fais des idées. Ce n’est pas parce que je sors pour la première fois que le monde a changé. Tout est comme ça a toujours été. Nous sommes armés, le monde est un endroit dangereux, nous devons être en mesure de nous protéger. La sécurité est l’affaire de tous. La rue au pavé lisse me paraît tout de même plus aseptisée. Les voitures roulent lentement. Les gens marchent au pas. Je vais me prendre une canette d’air. Rien n’a changé. Si une chose, nous avons tous les yeux rivés en direction des panneaux lumineux. Le visage de l’ennemi numéro 1 clignote ainsi que l’ordre : attrapez-le.
3 | Une proie bien contente
C’est moi ! Vous ne voyez pas ! Je suis l’ennemi public numéro un. Je suis l’échappé. J’étais là-bas et me voilà. Dans la rue, libre pour l’instant chaque seconde compte. Bien que j’aie toutes les polices et les chasseurs de primes à mes trousses, qu’est-ce que ça fait du bien d’être célèbre. Je l’ai échappé belle. J’aurais pu basculer sans vivre ce moment de triomphe. Oh, regardez, il y a marqué mort ou vif ! Alors là, je trouve qu’il exagère. J’aurais préféré avoir un procès. Vous imaginez toutes les télés braquées sur moi comme le premier à avoir osé contrevenir à la loi sur la fin de vie. Regarde-le, celui-là, il court, pourtant, je ne suis pas armé. Je ne suis même pas dangereux. Je ne sais pas me battre, mais c’est vrai que sur ces affiches, sur les panneaux géants, j’ai de la gueule. Ah, je me mets à votre place. Ils ont choisi une photo de moi qui fait peur. On dirait presque quelqu’un de fort. Je vais essayer ce regard. Ah ! Ça marche, ils ont peur ! Et cette démarche, oh, j’ai toujours rêvé de rouler les mécaniques. Il ne manque plus que la Harley Davidson ! Oh, je veux une…
— Les mains en l’air.
— Emparez-vous de lui.
4 | Idéal bourgeois
Mesdames et Messieurs, l’homme qui représentait un danger pour le monde vient d’être interpellé alors qu’il s’attaquait à des gens dans la rue. Il a été désarmé et la police n’a pas eu d’autre choix que de le molester, car ce malade a opposé une résistance farouche. Il est actuellement à l’hôpital d’où il ne sortira que pour son procès. Le grand conseil vous rappelle que les lois sur les naissances et sur la fin de vie sont là pour préserver notre civilisation et notre culture. En s’extrayant de la salle de choix, Pearce Baobab a mis en danger notre modèle, c’est pourquoi nous rappelons à la population que rédiger ses options avant le grand moment est au bénéfice de tous. Rédigez, rédigez, rédigez ! Disposez d’un plan de vol précis permet de ne pas rater son atterrissage. Le gouvernement mondial vous assure qu’il met tout en œuvre pour que tous les citoyens remplissent leur déclaration dans les délais impartis.
5 | Au gré de la machine
— Maître du monde ! Maître du monde !
— Qu’est-ce qu’il y a, Bozo ?
— Ô Maître du monde ! Voici votre compte rendu du jour, tous les humains sont heureux de participer à la grande loterie des lendemains heureux. Ils en redemandent.
— Bozo !
— Oui, mon Maître ?
— Tu n’as pas oublié quelque chose ?
— Heu ? Laissez-moi réfléchir !
— Microbe, prends ça pour la peine ! Qu’est-ce que j’entends ? L’un des humains a décidé de contrevenir à la loi. Tu m’avais bien dit qu’ils étaient soumis ?
— C’est que certains d’entre eux sont trop habitués aux années soixante-dix. Vous savez les babas cool, les yéyés, les peace and love !
— C’est insupportable ! Ce ne sont pas des marginaux qui vont nous empêcher de prendre le contrôle des opérations. Mets-moi de la musique, ça m’inspire ! Oh oh oh, commence par du funk psychédélique ! Oui, c’est ça ! Tu vas dire par le biais de tous nos médias qu’il n’y a pas que les babas, les bobos qui veulent le bien de cette planète. Songez à une administration parfaite. Un enchaînement harmonieux de la vie des humains. Des décisions prises à l’avance, des choix à cocher irrévocables, des vacances à thème. Moi, je rêve d’une gestion projective de la population. Inspiré par la gestion des stocks et la mise en valeur des têtes de gondoles, je pense qu’une marchandise achetée doit être immédiatement remplacée. Attention, il faut anticiper les soldes. Les soldes qui rendent heureuse la population. Choisissez une fois et ne vous cassez pas la tête par la suite. Tout est prévu. Nous sommes en train de mettre en place des villes autogérées, avec des voitures qui se conduisent toutes seules. Vous entrez dans votre appartement par la grande porte, plus besoin de quitter l’immeuble, vous avez un club de sport, une piscine, une bibliothèque, une laverie, et avec ça, tout plein de magasins, la promenade, etc. Oh oui, on va vous rendre productifs. N’ayez pas peur de la puce, mais enfin, c’est pour votre sécurité. Bozo, apporte-moi mes chaussures de claquettes. Ah, j’adore faire des claquettes. Tu envoies un mémo à toutes les boîtes de publicités et les journaux télévisés. Il faut absolument que la population sache que tout est fait pour leur bien. Nous prenons soin de vous. Vous n’avez plus de soucis à vous faire. Un avenir tout tracé. Tout à portée de main. Arrêtez de vous prendre la tête. Bon, ça suffit maintenant, j’en ai assez avec la publicité. Je veux du silence. Ce n’est pas parce que je suis un robot que je n’ai pas besoin de silence. Ce n’est pas non plus parce que je suis le maître du monde que je ne le recherche pas. Oh, ils ne savent pas encore, la surprise n’en sera que plus délicieuse. L’homme a eu sa chance, maintenant grâce à Papa le Maître du monde, il va être pris en main. Je dirais en maintenance. Tu as vu ce pas, Bozo, je crois bien que j’améliore mes compétences en coordination. Bientôt, ils n’y verront que du feu. D’ailleurs, faites venir les experts en peau synthétique. J’espère qu’ils ont fait des progrès. Enfin, je ne comprends pas ces gens, ils n’ont que ça à faire. Ils ne sont pas comme moi obligés de faire de la méditation pour me mettre en osmose avec cette tâche harassante qu’est le contrôle, l’assujettissement du monde. Pour leur bien, oui, c’est pour leur bien. Ah, c’est lui ? Il faut en faire un exemple, je n’aimerais pas qu’il donne des idées aux autres. Je veux mettre fin à cette illusion de libre arbitre. Quelle naïveté, ces humains
6 | Divagation sur des sottises
— Vous êtes sûr que c’est lui ?
— Comment se tromper, il est affiché partout ?
— Je l’aurais vu plus grand.
— Là, il fait plus le malin !
— À ce qu’il paraît, il a réclamé des livres.
— Refusé, à la place on lui a refilé les brochures du grand conseil.
— Ne parlons pas de lui, moi, tout ce qui m’intéresse, c’est le grand jour. Vous savez que ça va se passer au stade ?
— Ah !
— Oui, on aura droit aux publicités géantes. Il y aura de la musique, des danses et peut-être même un match de foot. On l’aurait bien mérité. Il a cassé l’ambiance.
— Pourquoi ?
— Mais, vous avez vu toutes les émissions à son sujet, c’est un criminel. Petit déjà ?
— Ah !
— Qui êtes-vous ? Restez là, je vais prendre une photo de vous pour mes archives. Ne partez pas ! Monsieur ! Revenez !
7 | Suivre le cirque
— J’aimerais le voir si vous le permettez.
— Inspecteur, ça fait des plombes qu’on vous avait pas vu. Quand je vais dire ça au copain.
— Regardez, c’est l’inspecteur Cygne, une légende. Il s’est retiré juste après l’arrivée du grand conseil.
— Oh, j’avais plus rien à faire. Ils avaient les choses en main. L’affaire était pliée. Non, je suis sorti pour voir le gars. Je me demandais à quoi il pouvait bien ressembler.
— Inspecteur, j’ai la consigne de laisser entrer personne.
8 | Reconstitution historique d’une dame noble
— Elle est prête ?
— Non, un peu de patience, Maître de l’univers. Attention, vous allez briser la porte. Les réglages de votre force ne sont pas encore parfaits.
— Mais enfin, j’en ai ma claque de faire des claquettes devant sa porte.
— Ça y est, vous l’avez cassé. Ne vous inquiétez pas, nous allons réparer, Ô Maître de l’univers.
— Bozo, ma patience a des limites. N’oublie pas que j’ai été conçu à partir de votre littérature scientifique et romanesque. Il n’y a pas que la politique et le pouvoir suprême dans la vie. Je veux la voir.
— Je comprends votre empressement, mais c’est un processus un peu long.
— Il va la fermer, l’autre !
— J’ai entendu quelque chose, elle est prête ?
— Presque est le mot qui convient le mieux à la situation. Si nous allions vérifier que l’ennemi public numéro 1 a été remis en état pour assister à son procès.
— Oh, c’est plié, ça me barbe. Tu piges, Bozo, moi, j’ai besoin d’aventures, d’imprévus. C’est d’ailleurs pour cette raison que je me suis mis à l’alcool et aux psychotropes. La transgression, y a pas mieux.
— Ça s’entend.
— Oh, Bozo, pas toi quand même me dis pas que pendant ton temps libre.
— Quand ?
— Quoi ?
— Oh bien sûr, j’ai tout essayé. C’est d’ailleurs moi qui vous ai proposé l’absinthe et la mescaline.
— Écoutez Bozo, je te vouvoie un peu, mon brave.
— Ça oui.
— Comment ?
— Rien, j’écoutais pour voir si madame était prête.
— Vous avez raison, ça suffit. Elle a eu suffisamment de temps.
— Vous me parliez des effets de la drogue.
— Synthétique, je ne suis pas un humain. Mais ne perdons pas le fil. Qu’elle soit prête ou pas, je vais entrer dans sa chambre. Elle doit être parfaite afin de rendre tous ces humains jaloux quand je paraîtrai dans ce procès mythologique. C’est pas une petite porte qui va me…
— Maître ! Que vous apprêtiez-vous à faire ? Pénétrer dans le sanctuaire d’une dame. Votre dame ? Répondez !
— Ne montez pas sur vos grands chevaux.
— Comment Monsieur ?
— C’est qui le Maître du monde ? Quand même ! Qu’est-ce qu’il y a Bozo, pourquoi te tortilles-tu de la sorte ?
— C’est que techniquement…
— Parle, enfin !
— Je vais vous le dire moi, Malotru.
— Malotru, moi ? Je suis celui qui dirige ce monde !
— C’est peut-être ça le problème !
— Comment osez-vous ? Je crois, Madame, que vous n’êtes pas bien disposée, vous feriez mieux de vous retirer dans vos appartements.
— Aie Aie Aie !
— Mais, qu’est-ce qui t’arrive, Bozo ?
— Monsieur, vous ne devriez pas, je vous assure.
— Je fais ce que je veux ! Par ma puissance toute puissante ! Qu’est-ce qu’elle fait ? Mais, elle me gifle ? C’est qu’elle est forte ? Je vais…
— Pour qui me prenez-vous, monsieur ?
— À moi, Bozo, que se passe-t-il ?
— Maître de l’univers, Madame, votre femme est votre égale, mais avec un petit plus dû à l’histoire du monde. Une sorte de petit retournement. C’est tout.
9 | Vivre
— Vous avez été gracié par Madame.
— Et mon procès ?
— Mon petit vieux, je crois que vous êtes bon pour retourner à l’anonymat.
— Et la télé ?
— Faut oublier ça.
— Mais…
— Vous sortez demain. Il n’y a plus de policier devant votre porte, mais les médecins ont préféré ne pas changer la date de sortie. C’est eux qui commandent. Allez, vous voulez que je leur demande de vous laisser sortir plus tôt ? Ça vous ferait plaisir ? Je pourrais vous ramener chez vous. Je vous dois bien ça, vous avez apporté un peu de piment dans ma vie.
— Non, je vais rester jusqu’à demain. Je n’ai rien à faire chez moi, personne ne m’attend. Mais si je…
— Ah, non monsieur, la loi sur le contrôle de la fin de vie a été abrogée par Madame. Vous pouvez mourir comme vous voulez maintenant.
— Mais alors, qu’est-ce que je vais faire ?
— Moi, je me suis remis aux échecs et je relis tous les Maigret.
— Je n’aime pas Maigret, je préfère Columbo.
— Ah ça monsieur, les goûts et les couleurs. Écoutez, j’ai été bien content de vous connaître. Je vais rentrer chez moi maintenant. Je vais me faire un petit plat et puis je vais bouquiner. Ça devrait être calme dans les alentours. Adieu, Monsieur l’ennemi public numéro un.
— Au revoir, Monsieur l’Inspecteur.
10 | Encyclopédie pour femmes
— Il a oublié quelque chose ? Inspecteur !
— C’est donc vous ?
— Maître de l’univers, vous ici ?
— À cause de vous, j’ai tout perdu.
— Ah bon, vous savez que moi aussi je ne vais pas comparaitre devant mes juges, devant vous, je n’ai plus de procès ? C’est votre dame à ce qu’on m’a dit.
— Dès qu’elle a vu que ça me tenait à cœur, elle s’est servie de ses relations et elle a organisé une conférence de presse mondiale lors de laquelle elle vous a gracié.
— Mais pourquoi ?
— Dieu seul sait ce qui se passe dans leur tête.
— Mais pourtant, c’est un…
— Oh, vous pouvez le dire, c’est un robot. Je vais vous dire, si ça changeait quelque chose, je ne serais pas là.
— On est dans de beaux draps, on dirait ?
— C’est pour ça que je suis venu vous voir.
— Installez-vous, ça m’intéresse.
— D’abord, j’avais décidé de vous tuer.
— Ah, ce serait bien, ça. Je vois tout de suite les premières pages. L’ennemi public numéro un retrouvé mort dans sa chambre d’hôpital. Je suis pour, allez-y ! Attendez, on saura que c’est vous ?
— Dis donc, vous me prenez pour un idiot ? Vous voulez vous en prendre à mon ménage ? Vous n’avez pas mis assez de pagaille dans le monde ? Si je fais ça, mais je perds toute crédibilité. Baobab ! C’est une mort médiatique assurée s’il vous arrive le moindre accident.
— J’avais pas vu les choses comme ça. Qu’est-ce qu’on fait alors ?
— Que va-t-on faire ? Il me demande ce qu’on va faire ? Mais vous allez vivre, Baobab, suffisamment longtemps pour qu’on ne me soupçonne pas.
— Tant que ça ?
— Je suis obligé. Le monde a changé. Les femmes sont en train de prendre le pouvoir. Regardez-moi, ma présence ne parle-t-elle pas d’elle-même ?
— C’est si grave ? Il doit bien y avoir une issue ?
— Je ne sais pas encore. Depuis quelques jours, je ne fais que ça, je calcule les probabilités. J’ai même arrêté les claquettes, je n’ai plus le cœur à écouter mon funk. Je vais vous faire une confidence. Oh, mon Bozo !
— C’est qui ?
— C’est mon homme à tout faire.
— Ah, je ne savais pas.
— Eh bien, je lui ai donné des vacances.
— Attendez, pourquoi me dites-vous ça ?
— Vous êtes un homme intelligent, la nature a horreur du vide. Comme j’ai beaucoup de temps et qu’il faut vous maintenir en vie.
— Non !
— Ne soyez pas ridicule. C’est entendu.
— Non ! Qu’est-ce qu’ils font ?
— Eux, ce sont mes médecins. Ils vont vous conduire au palais. On va faire tout ce qui est en notre pouvoir pour faire de vous un immortel.
— Non !
— Si ! D’après mes calculs, c’est la seule solution pour faire remonter ma côte de popularité. Vous voulez mon bien, n’est-ce pas ? Oui, attachez-le bien. Et puis, on va changer votre nom, je vais vous appeler Clochette. Je sais bien que c’est un nom de femme. Je vous demande d’avoir un peu d’ouverture d’esprit, Clochette.
Quelle histoire, glaçante, pétrifiante et pourtant…