S’asseoir dans une gare. S’asseoir et attendre. Une arrivée, un train en partance. Attendre que le temps passe. Arroser son jardin intérieur, cultiver l’ennui. Fermer les yeux, même, si l’occasion se présente, il y a des graines qui ne germent que dans le noir.
J’ai rencontré Hippolyte dans un hall de gare. Il parlait avec Monsieur Goulouja que je croyais envolé d’un pont, à la suite de l’histoire d’un train qui ne s’est pas arrêté au bon endroit. Je suis certain que les gares et les trains sont des viviers de personnages de romans.
Je prends souvent le temps d’attendre dans une gare. Je ne prends pas souvent le train, mais je me rends souvent dans une gare pour attendre. Attendre quoi ? Pas un train, du coup, non, attendre sans arrière-pensées. Je m’assois et j’attends. J’attends que le temps passe. Je goûte le moment, j’essaie de l’embellir. Pas de téléphone portable sur lequel river mes yeux. Un livre parfois, mais un livre propice à l’attente. Une histoire qui rumine le temps, qui le mâche comme un chewing-gum, pas un roman qui l’enflamme, qui le brûle. Mais je crois que je préfère ne pas avoir de livre. Pour prendre la voie de l’ennui. Pour regarder. Pour penser sans avoir de raison.
Un jour, c’était avant l’été, j’ai pris ma moto et je suis allé à La Ciotat. Ce n’est pas très loin de chez moi, une demi-heure tout au plus. Je suis allé à la gare et j’ai attendu le train. L’arrivée du train en gare de La Ciotat, Louis Lumière, 1895. Ce n’est pas difficile de laisser filer son imagination. Il paraît que, quand le film a été projeté, un des tout premiers dans l’histoire du cinéma, les gens quittaient la salle en courant de peur que le train ne les écrase. Aujourd’hui, forcément, on a perdu cette naïveté. C’est un peu dommage, mais c’est difficile de cultiver la naïveté. Il faudrait retourner au cinéma comme si c’était la première fois qu’on y allait. Il faudrait lire un livre comme si c’était la première fois qu’on en lisait un. Il faudrait aller dans une gare comme si c’était la première fois qu’on s’y rendait.
Dans mes souvenirs, j’avais sept ans. Mon grand-père paternel était un passionné de train et de locomotives. Il est né dans une gare, à Figanières dans le Var, à l’époque des trains à vapeur. Il m’avait emmené à la gare Saint-Charles, à Marseille où il habitait. Il m’avait présenté chacune des locomotives personnellement, comme si elles étaient des amies intimes. Les BB Diesel 67000 et 72000 étaient les plus courantes. Quelques électriques aussi, la CC 6500 ou la CC 40 100 pour les grandes lignes. Je me rappelle aujourd’hui ces noms barbares parce qu’il m’avait offert un livre avec leur portrait. Il les affublait de qualités avec un vocabulaire exotique qui, dans mon imagination d’enfant, les rendaient merveilleuses. Il connaissait les tables des horaires aussi, qu’il déclinait dans un autre langage exotique, celui où on dit 16 h 21 ou 8 h 54 quand, dans ma vie d’enfant de sept ans, l’heure était juste la position de deux aiguilles, une grande et une petite, sur un cadran.
On a tous une histoire de train dans notre vie. Moi j’en ai plusieurs. Ma grand-mère maternelle était picarde, elle est passée en zone libre en 42 avec sa fille, ma mère, pour venir s’installer à Marseille où elle ne connaissait encore personne. Elle avait trouvé un emploi de femme de ménage à l’Hôtel Terminus qui, comme son l’indique, se trouvait tout proche de la gare. Lors du bombardement de Marseille le 27 mai 1944, la gare Saint-Charles a été pilonnée et tout le quartier a été rasé. Il ne restait pas un bâtiment debout. Ou plutôt, il n’en restait qu’un seul, le Terminus. Elle travaillait ce jour-là, l’hôtel a été épargné par hasard. Elle aussi. Je me souviens qu’elle pimentait son récit de détails imaginaires parce qu’ils changeaient à chaque fois. Je me souviens surtout qu’elle essayait de minimiser ce qui avait été l’une des plus grandes peurs de sa vie.
S’asseoir dans une gare et attendre. Attendre que les histoires qui circulent dans les courants d’air viennent se murmurer à notre oreille.
histoires de gare en désordre
À Figanières, le chef de gare attend sur le quai. Le train de 11 h 13 en provenance de Grasse n’a jamais été si long à arriver. Ce n’est pas qu’il est en retard, c’est qu’en ce 28 décembre 1896, le temps est distendu. Les minutes durent des heures, le soleil flemmarde et ne chauffe pas.
Sur l’écran du ciné-club, le grand escalier de la gare de Chicago est désert quand une jeune femme chargée de valises et tirant un berceau commence à gravir les premières marches. Le policier l’aperçoit, mais il ne sait pas encore s’il doit l’aider.
Le chef de gare tire sur la chaîne de sa montre avant de porter son regard au premier étage de la gare, là où il habite avec son épouse. Le train attendu doit tout juste quitter la gare de Bargemon, et doit passer à Callas avant d’arriver dans une bonne vingtaine de minutes. Figanières est la dernière gare avant d’arriver à Draguignan.
En approche de la Estación Central de Ferrocarriles de La Havane, le train de Santiago roule sans encombre et devrait arriver à l’heure. Pour une fois. La clim crache son courant d’air frais dans les voitures du convoi qui coupe au couteau l’étouffante humidité d’un mois d’août tropical.
Quand le policier se décide enfin à aller aider la jeune femme, à ce moment précis, le gangster apparaît à l’écran. Il descend sans se presser les escaliers de la gare de Chicago. À cet instant, rien ne laisse présager du déroulement de l’action. Les jeunes spectateurs ont les yeux écarquillés, prisonniers de la musique d’Ennio Morricone.
L’adolescent a traversé les voies avec son casque sur les oreilles comme s’il était seul au monde. Le train n’a même pas ralenti et l’a englouti, effacé comme un trait de crayon gris.
En approche de la gare Centrale de la capitale cubaine, le train ralentit progressivement. Il ralentit doucement. Il ralentit trop vite. Il ralentit et il s’arrête sur un pont au-dessus des maisons à une centaine de mètres de la gare. Tout s’arrête, le moteur, la clim, l’espoir d’arriver à l’heure.
Le cri du nouveau-né déchire l’espace de la chambre à l’étage de la gare de Figanières. Le chef de gare n’entend pas son enfant arriver à la vie. Ce qu’il voit arriver, par contre, c’est le train de 11 h 13 avec son long panache de vapeur. L’homme agite son drapeau quand le train passe devant lui dans le grincement assourdissant des freins surchauffés.
Quand la tuerie éclate entre les policiers et les gangsters, le film passe en mode ralenti. À l’écran, Kevin Costner fait feu sur les porte-flingues de Robert de Niro tout en essayant de retenir le landau qui dévale les escaliers. Les Incorruptibles, Brian de Plama, 1987.
Le grand serpent d’acier est immobile. La moiteur l’envahit. Les passagers restent prisonniers des wagons qui commencent leur cuisson lente à l’étouffée. Un quart d’heure plus tard, les silhouettes exténuées d’une centaine de passagers envahiront le quai de la gare de La Havane, comme une armée de fantômes dégoulinants de sueur.
Un autre landau descend d’autres escaliers au milieu d’autres corps qui tombent. Les escaliers d’Odessa sont interminables et la scène semble durer une éternité, qu’elle rejoindra dans le panthéon du cinéma. Le cuirassé Potemkine, Sergueï Eisenstein, 1925.
Lorsque le train repart de Figanières, le chef de gare est papa, mais il ne le sait pas encore. Lorsque le train arrivera en gare de Draguignan à 11 h 36, il tiendra dans ses bras un petit garçon. Il n’y a pas de train prévu avant 14 h.