Scène 2/17. Plan fixe. Un air des années 50, du rock’n’roll. Depuis l’intérieur d’un véhicule, vue à travers le pare-brise. L’extérieur est tout gris, on ne distingue rien. Dans un coin de l’image, une main sur ce qu’on imagine être un levier de vitesse, les doigts tapent la mesure. Sentiment de liberté, le spectateur est embarqué dans une voiture. Insouciance. Zoom arrière dans l’habitacle. On découvre le tableau de bord, immense, complexe. Vision futuriste. Le conducteur porte un casque audio, il l’enlève lentement. Le rock’n’roll jusque là fluide laisse la place à un vrombissement sourd et continu. Ce n’est pas l’intérieur d’une voiture, c’est la cabine d’un avion. Le pilote sourit tout en remuant la tête, on entend le rock en musique de fond derrière le vacarme des moteurs. Une voix : « On y est bientôt ? » C’est le pilote qui pose la question. Silence, vingt secondes, rien ne se passe. Vrombissement, rock en arrière son qui s’échappe du casque, masses grises qui défilent derrière le pare-brise. Une autre voix, on ne voit pas à l’image qui parle : « Quinze minutes à peu près. On peut commencer la phase de préparation. Vérifie les commandes… » Les doigts du pilote appuient sur des boutons, actionnent des interrupteurs, tapotent la vitre d’un cadran.
Scène 4/2. Une petite fille sur un vélo doté de roulettes dans un parc public. Elle pédale devant sa mère qui pousse un landau dans lequel on devine un bébé. Il fait soleil, l’instant est paisible. Une musique douce, du piano classique. La fillette s’éloigne de sa mère. On entend : « Ne va pas trop loin… ». Mais la petite fille continue, ses cheveux volent dans le vent. La caméra suit l’enfant. Pendant un instant, elle prend la place de ses yeux. Elle croise des gens qui se promènent, un couple se tient par la main, un homme court. Dans une allée sous les arbres, d’autres enfants jouent. La caméra quitte la petite fille pour les suivre. Un garçon court à la poursuite de son ami, celui-ci rit comme s’il savait qu’il allait finir par le rattraper. L’inéluctable le fait rire. Un joggeur passe derrière les gamins (aperçu dans un plan précédent), la caméra le suit. L’homme tourne au bout de l’allée, sort du parc et continue sur le trottoir. Toujours la même musique douce. L’image peu à peu est envahie de lumière jusqu’à saturation, le spectateur comprend qu’il s’agit d’une vision déformée de la réalité, ou une autre réalité, différente de ce qu’elle montre. L’écran devient tout blanc. On entend le ronronnement de moteurs d’avions.
Scène 4/26. Intérieur jour. Des bruits lointains, comme des détonations (des coups de feu ?). L’intérieur d’un appartement richement décoré. Suite de travellings, un œil qui scrute tous les détails. Une multitude de détails. La statuette d’un gorille peinte en jaune et bleu. Un tableau, la vague d’Hokusai pixelisée en capsules de bouteilles de bière. Un mainate empaillé tenant dans son bec un collier de perles. Un abat-jour en plumes blanches. Un pied de lampadaire avec la statue en bronze d’un singe accroché. Un authentique tourne-disque sur lequel un 33 tours est placé avec une étiquette rouge, blanc et vert en son centre, sur laquelle est écrit (gros plan) « Atlantic – King Crimson — Red – Stereo One – ⓟ 1974 ATLANTIC — 1. Red (8:20) Fripp – 2. Fallen Angel (6 h) Fripp/Wetton/Palmer-Jones — 3. One more red nightmare (illisible) Fripp/Wetton — produced by King Crimson for E. G. records » (le reste de l’étiquette est arrachée). Un paquet de cigarettes « Lucky Strike » ouvert à côté d’un cendrier en cristal dans lequel une cigarette allumée laisse échapper un panache de fumée parfaitement vertical. Un verre brisé sur le sol. La caméra change de pièce. Un porte-parapluie avec une canne en osier, surmonté d’un porte-manteau sur lequel sont accrochés un chapeau de femme et une écharpe à carreaux. La porte d’entrée est ouverte. Des détonations au loin (un feu d’artifice ?). Des cris d’affolement.
Scène 5/1. Plus un son. L’écran est noir, rien ne se passe pendant dix secondes, jusqu’à ce qu’on perçoive des bruits diffus. Progressivement, on distingue une respiration saccadée ponctuée de quelques gémissements. Des formes grises sans qu’on distingue ce qu’elles représentent bougent à l’image. Écran noir de nouveau. Un appel à l’aide, étouffé. Un chien aboie. Un sifflement continu. Les formes grises se changent en silhouettes. Caméra fixe. Le film est en noir, gris et blanc. Les ombres s’agitent puis l’écran s’obscurcit. Les traits flous d’un visage en gros plan. Une voix : « Madame. Madame, vous m’entendez ? Madame, répondez-moi, vous m’entendez ? » Bruits de gravats qui s’écoulent. La même voix, forte : « J’en ai une là. J’en ai une ! » Silence, l’écran s’obscurcit à nouveau. La même voix : « Merde, on la perd. Madame, madame, restez avec moi ! Restez ! Ne fermez pas les yeux. » La voix s’éloigne en criant « MADAME, MADAME ». Écran noir. Un sifflement continu, un cœur qui bat (bodom, bodom, bodom), pas d’autres sons.
Scène 8/12. Plan américain fixe. Une femme portant un tablier épluche des oignons sur une table de cuisine. Une télévision est allumée. On entend : « …avez perdu votre mère dans le bombardement. Une victime parmi les 3842 officiellement recensés. Comment vivez-vous cette brutale disparition ? » Une autre voix venant de l’intérieur de l’appartement, hors cadre : « Arrête un peu avec ça, ces putains de journalistes n’ont aucune décence, ils remuent la merde pour vendre leur camelote pendant la pub et se faire du fric sur le dos de la catastrophe. Arrête de regarder ces conneries ! » Une autre voix, sortant à son tour du poste de télé « Je ne peux même pas faire mon deuil, on n’a pas retrouvé son corps. Elle a disparu, mais en vérité, on ne sait rien. Elle est peut-être en vie quelque part en ce moment ? Elle est… » La télé s’éteint subitement, un homme surgit à l’image, il est en maillot de corps et tient à la main la prise du poste qu’il a débranchée. « Pourquoi tu t’infliges ça ? « L’homme enlace la jeune femme qui continue d’éplucher ses oignons. Il lui dépose un baiser sur la tête. La femme pleure à cause des oignons.
Scène 9/32. Caméra fixe. Ce sont les images enregistrées par la caméra de surveillance U303 à l’angle de la rue Babillot et de Springfield Avenue à 12 h 24 le 13 août 2042, comme l’indique le texte en surimpression dans le coin inférieur droit de l’image. L’image est de mauvaise qualité, elle est parsemée de points blancs qui se densifient par moments. L’image fixe montre une partie du trottoir dans la partie inférieure gauche, plusieurs voitures garées le long de la chaussée dont une en particulier, de couleur claire, et un morceau de la rue Babillot dans la partie supérieure droite de l’image, où passent des esquisses de voitures et, plus distinctement, quelques vélos. Un vélo passe à droite, un homme de dos traverse le coin gauche. Soudain la caméra bouge. L’angle de vue ne change pas. Une femme passe en courant en tant son sac sur la tête. Un poteau électrique tombe sur la voiture de couleur claire et lui explose le pare-brise. Une voiture vient s’encastrer sur la partie du poteau qui dépasse sur la chaussée. L’image devient brouillée. Zoom arrière, les images de la caméra de surveillance étaient projetées sur un écran devant lequel se tient une dizaine de personnes. On ne voit pas leur visage, elles sont de dos. On entend juste une voix dire : « C’est tout ce qu’on a. »
Scène 12/18. La photo en 4e de couverture du livre posé sur un banc est celle d’une femme souriante, la quarantaine, les cheveux bruns et soigneusement coiffés. L’ouvrage de Charlize Yokeyoshda (c’est son nom) est intitulé « Poésies de l’abandon ». Mouvement de caméra, changement de focale, on découvre le décor. C’est un parc qui ressemble étrangement à celui du début du film. Le parc semble identique, il rappelle en tous points le précédent dont on sait qu’il a disparu dans le bombardement. Les immeubles entourant le parc, en revanche, sont différents, ils sont entièrement vitrés et on distingue les intérieurs empilés les uns sur les autres. Une silhouette floue apparaît à l’image, elle est encore imprécise comme si la caméra n’arrivait pas à afficher une image nette. La personne approche, c’est une femme qu’on imagine âgée parce qu’elle boitille et qu’elle s’aide d’une canne en osier. Elle porte une écharpe à carreaux. Elle s’approche du banc sur lequel est déposé le livre retourné, jusqu’à reconnaître Charlize Yokeyosheda. Elle est plus âgée, son visage est marqué par le temps, des rides plissent le contour des yeux, ses cheveux ont une couleur argentée, mais la même lueur brille dans son regard. La vieille dame s’assied sur le banc, aperçoit le livre, le prend dans ses mains, le regarde et sourit quand elle se reconnaît. Avant de reposer l’ouvrage à sa place. Gros plan sur la photo et sur le texte l’accompagnant. « Figure majeure du courant poétique préapocalyptique, Charlize Yokeyosheda a disparu lors du bombardement de la bibliothèque Takeda en 2043. » Douce musique au piano.

Photo de Denise Janssur Unsplash