# 03 arts de la fiction | Tiburtina

Extérieur fin de journée.
Une gare, un quai, des lampadaires, une horloge
Ils sont deux, il se peut qu’ils soient vêtus de sombre – lui et elle, il faudrait se représenter la scène, un quai de gare vers huit heures du soir, on est en août – le 4 exactement (c’est un dimanche) et le train qui va entrer en gare et vient de Termini, à quelques kilomètres de là, poursuivra sa route jusqu’à Florence et plus loin encore, cette nuit-là. Jusque Munich, non. Il faudrait se figurer pour quelles raisons ces deux personnes-là, un homme et une femme, toutes deux vêtues de sombre, attendent sur le quai que ce train arrive. Pourquoi en cette gare-là, en proche banlieue. Il ne fait pas encore nuit, il n’y a que peu de monde sur le quai – la plupart des voyageurs, dans ce train qui ne comporte que des premières classes, y ont pris place à la gare centrale. Il faut quelque chose comme 4 heures alors pour de Rome rallier Florence. Une bonne douzaine pour arriver au terminus (Munich, mais non). Les deux personnes attendent, quelques lumières, le bruit des autres trains, celui des voitures, l’annonce de l’arrivée imminente. S’interroger sur leur présence ici : ce sont deux militaires, une mission spéciale qui ne présente aucun danger ni aucune difficulté. Simplement il faudra parvenir à convaincre l’un des passagers de descendre. Ces deux-là sont très bien renseignés, et doivent savoir dans quelle voiture se trouve le ministre de la Défense du pays d’alors. Celui-ci a dû s’installer ; a dû prendre quelque chose à lire dans une de ses serviettes, une thèse de droit constitutionnel ou un scénario, son aide de camp doit être à ses côtés, un compartiment où ils se trouvent seuls tous deux – peut-être y a-t-il deux gardes du corps faisant le guet armés assurant la protection marquant la dissuasion dans le couloir – le train part de la gare de Termini, je ne sais pas si l’arrêt à celle de Tiburtina est programmé, ou s’il sera exceptionnel. Ce qui est sûr cependant c’est qu’il s’y arrêtera ce soir-là. Alors pourquoi n’avoir pas pris les devants, à Termini, pour empêcher ce ministre de s’en aller ?
Huit heures dix, peut-être vingt, et la nuit qui vient.
Le ministre s’en va vers son lieu de villégiature : là-bas l’attend sa famille, une épouse deux ou trois de leurs enfants. Peut-être quelqu’un d’autre. Loin dans le nord du pays, dans la montagne, il devrait s’arrêter à Trente en toute fin de nuit, le lundi matin. Une voiture viendrait les chercher, lui et son escorte. Il fait chaud, le soleil s’est caché, les deux l’attendent. Sur le quai, on l’entend arriver au loin, les deux militaires le savent en voiture quatre (j’invente), ils se placent non loin, le train entre en gare et freine. S’arrête. L’homme monte, la femme l’attend. Ou l’inverse. On le (ou la) voit chercher des yeux puis avancer à travers la vitre, dans le couloir de la voiture, puis faire un signe : les deux gardes du corps le (ou la) reconnaissent. Ils parlementent, on lui ouvre la porte du compartiment. Il entre (admettons que ce soit lui), la porte se referme. Il a peut-être demandé à l’aide de camp de sortir. Celui-ci s’est exécuté, l’homme parle, on ne voit pas, caché par l’autre, on ne sait pas ce qu’il dit, il parle encore – on pense qu’il lui a demandé de le suivre, pour signer des papiers importants avant ses vacances, c’est urgent, c’est important, ça n’attendra pas qu’il revienne, il prendra un autre train demain, il lui faut rejoindre son ministère, on a prévenu la famille qu’il ne sera pas à l’arrivée à Trente, qu’il ne s’inquiète pas : l’homme se lève, semble intrigué, il porte un complet gris, croisé, prince de Galles une cravate sur une chemise blanche – peut-être l’argument qui le convainc est-il que c’est sur ordre du président du conseil qui l’attend, quelque chose comme ça, d’impérieux et d’indiscutable, le voudrait-il qu’il ne pourrait s’y soustraire – l’homme se lève, range son document, peut-être ne comprend-t-il pas exactement bien ce que lui veut cet homme – mais il le connaît comme ses gardes du corps qui eux aussi l’ont reconnu – il sait ne rien risquer (il y a, tout au fond, quelque part terrée, l’idée du complot, (peut-être de l’enlèvement) de la disparition corps et âme, quelque chose, au loin, de très noir) peut-être bien se sent-il en confiance ; peut-être qu’à ce point de l’histoire, s’il n’est pas certain de ce qu’on lui a raconté, peut-être peut-on s’imaginer croire qu’on lui indique qu’il risquerait quelque chose : ce sont des années noires, et chaque jour pratiquement ont lieu des attentats, des enlèvements contre rançons et des crimes parfois même, des meurtres. L’homme est préoccupé, ses rides creusées. Il a pris sa décision. Il se saisit de son imperméable qu’il pose sur son bras, deux de ses serviettes qu’il tient d’une seule main, son aide de camp rentre dans le compartiment, prend son sac, la valise et deux autres serviettes. Ils descendent, la femme s’approche de l’homme en complet croisé, lui serre la main, le tient par le coude, le remercie de bien vouloir les suivre. Ils doivent avoir des arguments convaincants, sans doute pas menaçants – je me dis parfois qu’ils doivent avoir évoqué avec lui un quelconque danger pour lui avoir imposé sa conduite, parce qu’enfin il s’agit d’un des plus hauts dignitaires de la politique du pays depuis la fin de la guerre, près de trente ans, au pouvoir sans discontinuer. L’aide de camp, les deux militaires de l’escorte, et le compartiment désormais vide.
Sur le quai, le train, trans europ-express, argenté, luisant s’en va comme le jour au fond de l’image, les gardes du corps, l’aide de camp, les deux espions militaires escortent l’homme, il ne veut pas qu’on lui porte ses serviettes, et tout ce monde se dirige vers la sortie

Extérieur nuit, la gare de Florence Santa Maria Novella
Il est minuit – c’est une image (elle viendra après) qu’on a vue déjà de nombreuses fois (notamment dans le plan séquence qui marque le tout début de La soif du mal (Orson Welles, 1958)) – un type et une femme sur un quai de gare, lui porte une valise – il est tard, minuit sonne on danse le madison dit la chanson, mais non ce n’est guère le lieu pour de l’humour ou de l’écriture automatique ou encore de l’association libre – pas là, pas à ce moment-là où se perpétue l’aveuglement de l’humanité (ces gens sont des humains, ces deux-là, sur ce quai là, avec ce parallèle-là qui les relient aux deux autres, peut-être du même bord, qui, il y a quatre heures de ça, faisait descendre du train un type qui approche la soixantaine, en costume croisé prince de Galles, père de trois enfants et grand-père d’un petit enfant, une mèche blanche dans ses cheveux crépus, son imperméable sur le bras et ses deux serviettes de cuir – cette humanité-là) parce que les actes qu’ils vont commettre, lui et elle, dans le quart d’heure qui vient, elle faisant le guet, lui montant dans le train qui va entrer en gare, dans la minute qui vient, ces actes-là sont marqués de la plus basse abjection (tuer pour tuer tuer et tuer encore : mais ça n’existe pas tellement dans les mots, je peux bien raconter, faire en sorte de faire comprendre, énoncer ce qu’il m’est possible d’entrevoir de quelque chose qui n’a pas pu ne pas arriver : ça restera là, quelque chose, un événement créé par l’humanité afin que celle-ci envisage et ressente les idées qui la fait agir. « Mourir pour des idées » disait le poète, et continuant « l’idée est excellente ») : voilà le train luisant brillant argenté les freins qui agissent, c’est la nuit – ce n’est pas une gare de passage, ici à Santa Maria Novella Florence, les trains entrent, et reculent pour s’en aller faire une manœuvre si nécessaire, et repartir dans l’autre sens, on les attend dans le hall, puis on va sur le quai, le train est arrêté et on marche l’un à côté de l’autre l’une, à côté de l’un – lui porte la valise, elle lui tient le bras, ils marchent sur ce quai et cherchent des yeux la voiture 5 – c’est la nuit, la voiture 5 est là, il y monte, elle, elle l’attend, je ne crois pas qu’elle fume une cigarette mais peut-être après tout – dix minutes d’arrêt peut-être, il faut mettre en place la charge, la minuterie, il faut un endroit pour se livrer à ces dernières actions – c’est toujours le même mode opératoire, que ce soit dans la banque de l’agriculture à Milan, sur la place Fontana, il y a de ça près de cinq ans, ou à Brescia, il y a peu (le 28 mai, cette même année 1974) piazza della Loggia : un type, ou une fille (c’est plus des types, de l’ordre noir) porte une valise, entre dans un local (ici ce sont peut-être les toilettes de la voiture) ou abandonne une valise sous un banc, une table, dans un coin, puis s’en va. Il n’est pas inquiété, personne ne cherche à savoir pourquoi cette valise-là reste à cet endroit-là (à six ans d’ici, le deuxième jour du mois d’août, ce même mode opératoire sera mis en place dans la gare de Bologne, il semble que l’engin ait été laissé à la consigne, et vers dix heures et demie du matin, ce jour-là, c’était un samedi et les vacances commençaient, on allait partir on partait) – la bombe est réglée, elle doit exploser lorsque le train sera dans le tunnel qui traverse les Apennins – le type règle le mécanisme (cette image-là : dans le film de Welles, il ouvre ensuite le coffre d’une voiture décapotable crème, dépose la bombe referme le coffre et s’en va en courant, on ne le voit que de dos, il porte un costume, on n’en perçoit que l’ombre), referme la valise, l’abandonne là et referme derrière lui la porte, avec son carré qui en condamne l’accès, redescend sur le quai, la femme est là jette sa cigarette et lui prend le bras, tous les deux se dirigent vers la sortie – le tunnel aboutit, trois quarts d’heure après être parti de Florence à la gare de San Benedetto Val di Sambro : on ne sait s’il s’agit de chance, d’une panne du mécanisme, ou d’un réglage défectueux, mais c’est alors, il est une heure vingt trois du matin, en sortant du tunnel et non à l’intérieur, que l’explosion emporte la vie de douze personnes, peu importe lesquelles, en blesse et brûlent quarante-huit autres, et ça n’a pas plus d’importance que ça – ni oubli ni pardon. De nos jours, les choses sont acquises : des dix sept morts de la piazza Fontana, des douze de San Benedetto, des quatre-vingt-cinq de Bologne, des innombrables blessés, de ces personnes-là de toutes ces vies qui ont été brisées au hasard à l’aveugle – elles n’étaient pas visées personnellement – elles, elles étaient juste là, à ce moment-là et qu’en sait-on ? Rien. Ces morts-là, perpétrées par ces gens-là, cet ordre noir, ces affidés de la loge propaganda due : des actions de cette humanité-là, la vôtre comme la mienne – peu inquiétée, jouissant de la vie ici ou là et s’éteignant, tranquillement ou violemment, un jour comme un autre

c'est juste un atelier - il y a dans le travail en cours des pans entiers à reconstituer (j'y travaille, c'est assez vaste) - je pensais à ce travail que menait Stanley KubricK sur Napoléon où, paraît-il, il avait tenu une chronologie de tous les jours de la vie de ce type-là, un empereur au mal à l'estomac, pinçant la joue du grognard, boucher sans doute, Bérézina, Elbe, Cent jours et Sainte Hélène et de tous ces stéréotypes (j'en passe des Marengo, des Austerlitz et Waterloo) - un travail de romain, de titan, pour ne pas avoir à imaginer je suppose (je repense à ce type, dans sa baignoire que rencontrait Robert Duvall (Tom, l'avocat de la famille) quelques plans avant, (il faut que je recherche : il s'agit d'un Pentangeli, interprété par Michaël V. Gazzo) dans le deuxième épisode (sont-ce bien des épisodes ?) du parrain (2F Coppola, 1974) - bien sûr comme par hasard le cinéma de la même année (les états-unis, les meurtres et les crimes, et le sang et les hommes) - mais quelque chose de sacré je crois bien - après j'ai des images je pose un album je ne cherche plus d'ailleurs, plus rien non, j'avance 

pour la plupart des sources consultées (internet innombrables journaux aussi mais livresques) pour ce chapitre-ci disons, le livre écrit par Rosetta Loy (traduit de l'italien par Françoise Brun et René de Ceccaty), paru au seuil en 2015 intitulé L'Italie entre chien et loup  et sous-titré Un pays blessé à mort(1969- 1994) m'a été d'une grande aide.

parcours : le point rouge marque la destination – ici présentée en hiver

Tiburtina, sous-sol

Tiburtina sortie

Tiburtina de jour

Florence la gare

début du premier plan

A propos de Piero Cohen-Hadria

(c'est plus facile avec les liens) la bio ça peut-être là : https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article625#nb10" et le site plutôt là : <a href="https://www.pendantleweekend.net/ les (*) réfèrent à des entrées (ou étiquettes) du blog pendant le week-end

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