Boulevard Diderot
Sortie des classes, des enfants s‘échappent de l’école du Boulevard Diderot, ils se séparent sur le trottoir. Le boulevard est large, des voitures passent dans les deux sens. Des autobus s’arrêtent puis repartent. Pierrette est au bord du trottoir qui fait face à l’école, elle observe le mouvement des voitures. Pierrette pense à eux, chaque fois avant de traverser. Elle voit leurs visages, leurs regards inquiets. Elle est la joie dans la maison, c’est comme une mission. Être celle qui éclaire, rire plus fort que les autres pour couvrir le silence. Elle a laissé leur amour s’installer en elle. Elle a promis, alors elle fait attention. Elle regarde des deux côtés, une fois, deux fois, elle attend, même si le boulevard est désert, on ne sait jamais. Elle traverse lentement, en retenant son souffle, chaque pas est une promesse tenue. De l’autre côté, elle relâche un peu la tension, mais elle reste prudente, s’efforce de garder ses épaules baissées, elle serre le ventre, à Corbera on l’attend.
Cours de Vincennes, devant le lycée Helene Boucher
À la sortie du lycée Hélène-Boucher, Anne-Marie retarde le moment de rentrer, elle parle avec ses camarades, elles parlent peut-être de l’Indochine, des garçons qu’on envoie là-bas, avec des certitudes empruntées à leurs frères ou à leurs pères, avec des doutes qu’elles ne savent pas vraiment formuler. Puis elles se séparent, et Anne-Marie marche seule vers Corbera, remontant le cours de Vincennes. Soudain elle sent son cœur se suspendre, un pressentiment. Elle traverse la Nation avec des ailes de peur, son menton est tendu vers le ciel. Autour les voitures, les autobus, les passants, mais elle ne voit plus vraiment la ville. Dans la perspective du boulevard Diderot elle aperçoit les secours. Et dans sa tête c’est comme des coups de pierre, elle devine. Elle court, ou peut-être qu’elle marche vite, elle ne sait plus. Ces détails se perdent, étouffés par les gémissements qu’elle ne peut pas contenir. Au niveau du 40 boulevard Diderot, un petit attroupement. Elle aperçoit d’abord leurs dos, leurs manteaux, le cercle. Des hommes autour d’une petite fille couchée sur la chaussée. La circulation continue. Un vertige écrase ses tempes, ses joues brûlent, elle fraye, elle supplie.
On commente la scène. Pourtant elle était prudente la petite… Pensez-vous un chauffard… Il n’a même pas pris la peine de freiner… Anne-Marie prend la main de Pierrette dans la sienne, si petite, si chaude, elle se jure de ne jamais la lâcher. Elle ferme les yeux, fondu au noir.
Dortoir Hopital Trousseau
Dans la salle la lumière est douce. Pierrette est couchée dans un lit metallique, son corps est immobile sous les draps blancs. On ne sait pas depuis combien de temps elle dort. Son visage entouré d’un bandage paraît plus petit encore. Sa jambe est immobilisée. Des infirmières entrent, sortent, circulent entre les lits.
Corbera, l’appartement familial
À Corbera, la vie continue, on prépare le dîner, on mange autour du vide laissé par l’enfant. On quitte la table, on débarrasse, on marche à pas lents dans le couloir. Ls portes des chambres restent ouvertes, on ne les a plus jamais fermées depuis l’arrestation d’Antoine, c’est une idée un peu folle, sans forme réelle, qu’il pourrait revenir, enfin son âme. Dans le réduit à la vitre fêlée tout est à sa place, les boites, le linge, les objets serrés sur les étagères. Et c’est peut-être ce qui est le plus difficile à supporter, rien ne bouge dans le flottement de l’attente.
Dortoir Hopital Trousseau
A l’hôpital Pierrette est encore endormie. Anne-Marie, dès qu’elle en a le droit vient la voir. Elle s’asseoit près du lit et attrape la petite main brune et tiède. Elle ne sait pas quoi faire d’autre que rester là, elle lui raconte des choses sans importance, la maison, Pauline dans la cuisine, Jean et Angèle, leurs histoires amoureuses. Elle lui demande ce qu’elle voudra manger quand elle rentrera. Elle lui dit que tout le monde l’attend, mais elle ne sait pas si Pierrette l’entend. Elle le lui répète, murmurant de fatigue, tout le monde t’attend. Elle regarde le visage impassible de Pierrette, plat, translucide, elle ne la reconnaît presque pas et ça lui fait monter des larmes. Elle ne parle plus, une fois même elle s’endort. Dans son sommeil elle traverse la boulevard Diderot, elle tient sa petite sœur par la main, elles arrivent de l’autre côté et continuent de marcher.
Des semaines, peut être des mois, une nouvelle saison. Pierrette ouvre les yeux, elle revient. Elle ne parle pas, elle laisse seulement s’échapper une sorte de souffle, mais le regard est déjà là, vif, brun, soutenu, qui suit les mouvement autour. On dit à la famille que c’est tout à fait rassurant. Puis les mots arrivent, ils sont fragiles. Il faudra réapprendre beaucoup de choses, retrouver l’usage de sa jambe. Elle a une longue convalescence devant elle et une cicatrice en forme de croix de Lorraine sur le tibia droit.
Corbera, l’appartement familial
À Corbera on l’attend. On fait le ménage, on désemcombre, Pauline décide que la petite dormira avec elle, le temps de se rétablir tout à fait.
Pierrette est revenue. Elle caresse le bois brun du buffet en chataignier, sourit à l’ange du tableau. La maison se remplit à nouveau, les paroles et les rires reprennent l’espace. On raconte l’accident, l’hôpital, les semaines d’attente, le jour où Pierrette a ouvert les yeux. On raconte tout cela plusieurs fois, incrédule.