#arts de la fiction #05 | une tête de Silène

Parce que certains d’entre nous ne rentraient pas les dimanches, Il avait proposé que nous passions, occasion de partager un moment au coin du feu et d’approfondir les questions qui nous restaient obscures. Le prof invitait.
Pas très Rock en Roll comme perspective avait dit M..
Tu marches. Tu as pris par la forêt pour éviter le village et la route principale. C’est le milieu de l’après-midi, le soleil brille à nouveau, il fait ressortir les ombres. La foret humide exhale les parfums de la terre et des bois résineux : un parfum balsamique — je ne sais pas encore le mot qui dit l’odeur des pins, je l’écris aujourd’hui, et c’est comme une usurpation de la mémoire.
Tu es partie en avance. Tu as les mains rougies et dans ta poche le dessin, le dernier, une étude de main – je n’aimais pas venir les mains vides–, tu l’apportes au prof —c’est ce que je faisais de mieux, les dessins de mains; pas les dissertations.
Tu arrives côté jardin; tu frôles le tas de bûches, qui, même dépecé par l’hiver, en impose : presque aussi haut que la maison. Sa maison, tout en longueur, et sans d’étage, à grosses pierres; avec ses ouvertures étroites et ses pièces en enfilades pour garder le chaud. Une de ces maisons rurales très ancienne, qui n’avait rien d’original en amont du vieux village. Les zones reconstruites, pas toujours adaptés au climat, s’étendaient dans la vallée.
J’avais traversé le sauvage, suivi le cours d’eau augmenté par la fonte des neiges; respiré les pins; fumé des Gauloise sur une pierre . Je me trouvais à maintenant devant les fenêtres du prof, derrière lesquelles brillaient un feu.
Tu frappes au carreau, le visage apparait; la chevelure, en contre-jour des flammes, devenue fauve. Fais le tour, avait dit le prof en faisant un geste, je vais t’ouvrir devant. Tu avais répondu que tu allais enjamber la fenêtre – j’avais cette manie d’enjamber les fenêtres, peut-être que j’avais rougis en le disant : de quoi se souvient-on vraiment. La nuit, souvent, je m’échappais par la fenêtre du réfectoire pour aller seule, dans la nuit.
La pièce est sombre. Chaude. Il n’y a que nous. Lui, moi, et ce foyer énorme. Quelques gâteaux, du thé sur un plateau.
Je m’étais assise sur un pouf, la pièce en comptait trois, plus deux fauteuils et deux chaises.
Le prof parla de ces façons d’emprunter les chemins de traverses, évoqua Nietzsche et Rimbaud, de plein de trucs en rapport: les péripatéticiens, la marche et de la pensée. Un jour beaucoup plus tard en lisant Lenz de Büchner dans la montagne, je me suis souvenue de cette journée, du mois, j’aime le croire.
C’était Boukhechem le nom : Slimane le prénom, je sais des choses que j’ignorais; Slimane Boukhechem fils du Pasteur Abdelwahad, né à Sousse, sur la Côte Méditerranéenne; qui aurait étudié la théologie, épousé Marie Louise et ses origamis, aurait enseigné  à Téhéran, serait devenu pasteur de l’Église Réformée; qui aurait étudié la philosophie à Dakar puis serait venu enseigner sur les hauteurs de la Loire… La même tête que Brassens, plutôt ronde; une très grosse moustache dans les gris, une chevelure drue tout aussi grise, la peau mate, les yeux noirs très brillants. Entre nous, on disait Brassens : t’as cours avec Brassens? S’il connaissait Brassens le prof?
La cloche avait tinté, Slimane Boukhechem était sorti. Dans l’obscurité j’avais observé les rayonnages, le dos des livres bien alignés dans la lueur des flammes. Et j’avais vu le petit buste. La tête grimaçait.
Tu regardes mon Socrate, avait dit le prof en faisant entrer M. et quelques autres.
Je regardais le petit buste, cette tête de Silène et dans l’angle du mur, la guitare .

A propos de Nathalie Holt

A commencé en peinture, a vécu de théâtre et d’opéra, des années de scénographie plus tard ne photographie pas que son lit tient son journal en images écrit et marche chaque jour A publié des nouvelles : Ils tombaient / Averses / couché on fait plus court édition UnJeudi

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