J’entre de nuit dans ma ville… Dans l’obscurité de la nuit mais déjà la fraîcheur du matin et mon corps est douloureux d’avoir été cogné par le métal froid du plateau sur lequel j’ai fait deux cents kilomètres recroquevillé, avec juste une serviette éponge pour m’envelopper. En appui tantôt sur un coude, tantôt sur l’autre, je peux voir les rougoiements des fourneaux du matin pour celles et ceux qui ont à se lever tôt, pour le travail ou la prière. On ne voit pas encore la poussière que les roues soulèvent mais je la sens : elle me parle des amoncellements, des échos de gourmandises de la veille au soir et des premiers efforts du jour pour se rendre présentable.
J’entre dans ma ville sans savoir comment… J’ai longuement marché au long de rues à peine tracées, frôlant des bâtiments poussés à la va-vite. Mes narines ont cherché les senteurs océanes pour s’en rapprocher, je me suis dit qu’elles m’indiqueraient la barrière à franchir pour s’y sentir. Qu’il y aurait alors comme un mélange de coquillages et de parfums de sinhares et puis surtout un certain vent, un vent subtil qui fait bon ménage avec la brume. Bien sûr, autant faire durer le plaisir, ne pas se retrouver trop vite devant l’Hôtel de la Poste où tout sera fini.
Alors je marcherai à travers ma ville… Il y aura un prétexte, trouver un peu d’ombre, il en faut toujours. Mais il s’agira surtout de retrouver ce grand bâtiment à allure d’entrepôt, de lever une certaine clandestinité. J’aurai les deux yeux aux aguets, bien sûr, mais surtout l’oreille à l’affût d’un certain mélange. Il me faudra savoir ralentir le pas, même sans proximité d’ombre, à toutes les devantures où l’on se presse un peu, guetter les voix sortantes, traquer le possible tressage entre le wolof qui aurait pu s’apprendre dès les années trente et un certain gascon qui aurait refusé d’évoluer depuis.
Regarder ma ville du haut du quartier Pont, le bien nommé… Se dire que le passage dans les deux sens m’est possible. Que je peux redevenir celui qui vint de là-bas, par la piste de Kotiari, étouffé par la poussière et la chaleur d’un solstice pas encore adouci par les premières pluies. Que je peux redevenir aussi celui qui repartit par la piste de Sintiou Maleme, ne craignant plus aucun soleil mais tenant sa main gauche douloureuse d’avoir serré tant de mains.
C’est très beau ! J’aime cette interrogation de deux chemins possibles à prendre. Merci
merci Philippe, pour cette confluence d’expériences pour entrer dans cette ville ou ces villes, merci de nous faire voyager et de sentir ce « vent subtil qui fait bon ménage avec la brume » et ce n ‘est pas tout, les images , les couleurs, les noms, tout cela confère au texte sa singularité « les rougoiements des fourneaux du matin; il y aurait alors comme un mélange de coquillages et de parfums de sinhares… « … une belle découverte
Merci pour ce voyage au long des pistes africaines poussiéreuses vers une ville inconnue aux senteurs océanes… Et puis ce mystérieux bâtiment aux allures d’entrepôt dont on aimerait savoir plus, ce narrateur en recherche, à l’affût d’une alchimie des dialectes… À suivre, peut-être…
je me demande qui parle, à quoi peut ressembler sa voix, son corps, quelle est la couleur de sa peau
je me demande avec quel bâton il marche dans la poussière jusqu’à trouver de l’ombre
et je me demande de quoi sont composés les « parfums de sinhares »
(j’ai cherché le mot dans le dictionnaire et il pourrait avoir un rapport avec la châtaigne d’eau en Inde)
mais me revoilà un peu perdue avec la « piste de Kotiari », sûrement africaine
c’est bien qu’il y a là un peu de tous les continents qui se rejoignent aux abords et aux confluents de ta ville à toi…