# 06 arts de la fiction # Indices pour un récit

France Culture – Les Pieds sur terre du 28/10/2026 – Reading in Gaza

« C’est au théâtre que, à partir du manque, on donne tout à voir »

Savannah bay, c’est toi -film de Michelle Porte, INA, 1984.

DISPOSITIF

Regarder alternativement des images projetées sur un mur à gauche et, au même moment, sur un mur à droite.

Des voix s’entremêlent à une bande-son qui récite sa mémoire.

Dans ce couloir, attraper la part du livre non écrite, en train de se faire.

j’entre de nuit dans ma ville

A L’IMAGE SUR LE PREMIER MUR

Une femme au milieu d’une immense foule brandit une pancarte : 2000 morts et 30 000 blessés – ce jour-là ! Non loin, une deuxième femme tient cette autre pancarte : 74 564 morts et 175 770 blessés depuis – ce jour-là ! Tout autour, ici et là : Bâtir la paix !  Le chaos, on n’en peut plus ! Stop aux fiascos militaires ! Cessez ensemble d’avoir peur, enfin ?

VOIX DE LA BANDE ENREGISTREUSE ET AUTRES VOIX

Hier, 28 octobre 2026, une femme dans une ruelle – odeur de l’encens sur des étals, sur les murs des affiches collées et aux fenêtres des drapeaux… Arrivée au restaurant Hummus Saïd, sa voisine portait le hijab, des Israéliens juifs et des hommes chrétiens aux pendentifs ornés de croix dorées, étaient assis côte à côte. Toustes trempaient leur pita dans des assiettes de houmous garnis de pois chiche.

– Ils ont encore tiré aujourd’hui – 3 morts et 11 blessés…

– … et les équipes ambulancières dans l’incapacité de les atteindre… Les victimes toujours sous les décombres.

– 53 sièges pour le premier bloc, 48 pour celui de l’opposition, 19 pour les autres listes. On ne s’en sortira donc jamais !?

j’entre dans ma ville sans savoir comment…

A L’IMAGE SUR LE SECOND MUR

Grand vide dans un paysage urbain, et le long d’une voie ferrée, des flashs violents ………… silence et obscurité.

Entre des murailles ténébreuses, empilées du sous-sol au plafond, accumulations d’objets brisés, bouteilles plastiques, pierres, boue, chiffons sales, valises et sacs abandonnés – superpositions de strates temporelles dépourvues de présence humaine. Sauf à regarder de plus près – hallucination ? Recroquevillée dans un coin, une femme et quatre livres.

VOIX DE LA FEMME :

– En fuyant – ce jour-là, je me suis saisie de quatre livres posés sur notre buffet, les ai choisis plutôt que nos brosses à dents – dents cassées à force de les serrer. Ne se dénombrent pas les renoncements : ne plus boire d’eau potable / ne plus manger à sa faim / ne plus avoir droit à des soins / faire fi de sa dignité … Ne se représentent pas les encerclements / engins explosifs, bulldozers, bombardements / bâtiments détruits, zones rasées, millions de tonnes de décombres / morts assaillis par les mouches et cadavres mangés par des chiens / colons et militaires /… bibliothèques détruites / … suspendre toutes ces disparitions alors que l’action échappe au contrôle et qu’on a perdu tous ses repères ? Dans les villages – terres / maisons / bêtes / vergers et oliviers. Dans les villes – mairies, mosquées, églises / écoles, universités / monuments et musées / hôpitaux / librairies et bibliothèques… / ?  

alors je marcherai à travers ma ville…

A L’IMAGE SUR LE PREMIER MUR

Cette femme lève la tête vers la BNF, un bâtiment debout. Une mémoire vivante. Vertige. On l’accueille à Paris, bras ouverts. Elle écrit aussitôt des listes à la Pérec, puis des listes de listes. Vertige encore.

VOIX DE LA BANDE ENREGISTREUSE ET VOIX DES DEUX FEMMES : TENTATIVE DE PAROLE ET D’ECOUTE.

Elle veut glaner les miettes de mémoires du vivant des lecteurs ; elle veut redonner de la visibilité aux livres assassinés ; elle veut passer derrière ceux qui ont tenté de les préserver, qui les ont veillés jour après jour, les ont parfois enterrés ; elle veut gratter sous les bombes enfouies, traverser les gravats, retrouver les preuves, et constituer un catalogue scientifique de ruines –– bibliothèques d’enfants, d’écrivains, d’érudits, livres cachés…

– Quelques semaine après – ce jour-là, j’ai rencontré un ami qui m’avait emprunté un livre avant la guerre. Il l’avait sauvé – passage d’évasion. Depuis trop longtemps, je marche d’un camp à l’autre avec ma bibliothèque errante. Glaneuse nomade et colonisée, je ramasse des restes sans moisson. Dans la vrille de mes nuits, entre veille et sommeil – je me cogne aux souvenirs qui répondent sans que je ne les appelle…

Pour reconstituer ce réseau de bibliothèques, elle rassemble des récits oraux, photos d’archives, documents tous azimuts ; avec toute une équipe, elle s’aide de logiciels de modélisation en 3D, établit des cartes, resitue chaque étagère de livres, entre cette table à trois pieds et ce fauteuil renversé, entre ce bulldozer, cette grue au-dessus de ce cinéma détruit ou de ce théâtre démoli.

– Je fais « le grand inventaire » : au moins 175 sites de bibliothèques détruites, centres culturels, sans compter leurs salles de lecture, de réunion, de création. Elles se situaient dans la capitale, mais aussi dans des camps de réfugiés ou des villages reculés. Là, entre artistes, universitaires, hommes, femmes et enfants, on se rencontrait. Dans ces refuges, on survivait à l’enfermement, on renouait des liens – « Papa, lis-moi une histoire » ; là, entre lecteurs, on tentait de sauver nos vies, on imaginait le monde sans bouger, on partageait la philosophie, la littérature, la poésie…mais peu à peu, les livres ont servi à faire du feu pour se réchauffer, pour échapper à la faim et à la guerre. Alors, je rédige des listes, une par site – et chaque liste est une histoire : qui a fondé ce lieu ? quelle organisation des livres dans l’espace ? quelles modalités de prêt ? Des artistes dessinent pour illustrer le tout. Les survivants pourront reconnaitre leurs espaces disparus. Je veux architecturer l’invisible, avancer coûte que coûte, écrire, raconter mon identité ténébreuse, témoigner, car si on arrête, on meurt une fois encore. Je veux travailler pour chercher l’espoir, et me re-lier.

– Créer des images puisque toutes traces sont effacées ? Une pellicule défilerait. La temporalité du passé roulerait à travers des bibliothèques disparues, ne ressurgirait de ses catatombes que par éclipses, traces…

– … et quand le jour sera, la réalité du désastre persistera.

ou la variante, regarder ma ville du haut …

A l’IMAGE SUR LE SECOND MUR

Simulacre de ville. Vue panoramique entre des ruelles en Lego en attendant le pisé. Reconstitution d’une immensité superposée à la cartographie de bibliothèques en chantier, toutes entourées de jardins luxuriants, petits arbres en plastique en attendant la repousse – car les bibliothèques sont à cultiver comme des jardins. Inconsolable mémoire.

VOIX DES DEUX FEMMES sans naturalisme, infini questionnement et réserve intérieure.

– Une histoire se réécrit-elle ? Un génocide se rend-il visible ?

– Un front de résistance peut-il faire rempart à la mort ?

– Mirage ou pas dans ce ciel ? Figure hostile, dictatoriale qui ne partage pas ses Lego ?

– On ne sait tellement pas ce qu’on fera et comment on fera, demain

A propos de Yael

Je me balade entre théâtre et écriture. Avec le Tiers livre, j'ai envie de me surprendre, de jouer plus ! Sinon souvent scotchée de réaliser comment l’invisibilité finit toujours par poindre et surgir avec fracas. Je voudrais incarner par l’écriture ce trouble profond. Plus que jamais aujourd'hui. "Un dimanche à Auschwitz," Yaël Uzan-Holveck (orchestration d'extraits d'interviews) et Laurent Wajnberg (photographies), éd. de l'Aube, 2003, réédition 2024

3 commentaires à propos de “# 06 arts de la fiction # Indices pour un récit”

  1. « On ne sait tellement pas ce qu’on fera et comment on fera, demain ».. oui mais  » ça » tu l’as fait, avec des mots qui traversent les vies et les morts, le temps et l’espace, l’insupportable et l’indicible.
    Merci.

  2. Que c’est fort. Et le dispositif est au service de cette force, y participe (cette sorte de patchwork de fragments; comme ce qui nous est donné à voir autour de nous, radios, télés, fragmentation des explosions et surtout des silences après). « constituer un catalogue scientifique de ruines » (Merci)

  3. on ne sait plus où regarder tant c’est si riche en ces lieux où les femmes ont pris la parole
    j’ai retenu fort : « elle veut redonner de la visibilité aux livres assassinés », comme si derrière chaque livre il y avait la vie et la mort, et même plusieurs vies et plusieurs morts
    et aussi cette idée de catalogues de ruines, comme un constat implacable
    d’un fragment à l’autre, on navigue, on retourne au premier écran et puis dans le passé, dans le présent
    (merci Yael)

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