# arts de la fiction #06: S’arracher, encore

J’entre de nuit dans ma ville et depuis la terrasse de la gare au loin, exactement sous le bleu tendre d’un jour qui décroît, je sais la mer masquée par les quartiers, je vois le ciel plus infiniment que la terre et la ville masque la mer et un jour il n’y avait pas la ville il n’y avait que la mer
il faudra descendre sous terre dans les tunnels chauds du métro intégrer sa silhouette à cette humanité formant population mélange de jeunesse désabusée de vieillesse usée mais des sourires partout, partout des sourires et comment font-ils tous ces humains comment font-ils

j’entre dans ma ville sans savoir comment, immédiatement à côté de cet homme cueillant des feuilles à l’arbre qui me surplombe alors que je sirote un café tasse de propreté douteuse servie par une vieille Égyptienne à laquelle je donne l’occasion d’offrir pour la première fois un verre d’eau chaude au moins je sais là ce que je bois, de l’eau de Marseille on dit que l’eau est bonne à Marseille  dans ce fourbi de couleurs de bruits d’agitation de foule de déchets rats feuilles légumes plastiques l’eau est bonne à Marseille et la Méditerranée est bleue mais bleue mais infiniment bleue
puis assise sur le quai les jambes pendantes au-dessus d’une nuée de petits poissons observant un homme qui s’acharne à enfiler une bâche autour du moteur de son bateau il a chaud c’est octobre sur le port je stagne devant la coque jaune d’un voilier au repos et la forêt de mâts sans aucun doute cliquette à tout va mais on ne l’entend pas, il faut tendre l’oreille pour entendre un mât car ici royaume de la circulation et des piétons de la musique de rue des acrobates et des badauds chacun sans vergogne fait ses bruits et le tag au-dessus de l’église St Ferréol depuis deux décennies garde intact son cri y a pas quelqu’un qui veut tomber amoureux de moi  un autre a répondu dessous pour nous aussi c’est la galère avec des petits cœurs roses et voilà je stagne au vieux port j’attends une révélation qui ne vient pas : où dois-je habiter pour le temps qui me reste à vivre et suis-je au bon endroit 

Alors je marcherai à travers la ville et encore je me dirai est-ce là vraiment ? n’y aurait-il pas un autre port car il y a nécessité d’un port, non pas un port « d’attache » non, un port n’est pas un trou de verdure où l’on est cloué par la nécessité des labours, il s’agit de voir au loin, que l’œil ne soit arrêté ni par un building ni par une colline l’œil a besoin d’espace de repos d’horizon de vide et ce bleu profond comble le manque qui dès que je marche dans le cœur de ville revient, les avenues les parcs les librairies aux titres ne me concernant pas ne m’intrigant pas ne m’accrochant pas le cœur de ville n’est que du manque sans cesse du manque et seul le retour sur la corniche immédiatement soulage mais que des maisons cachent le bleu et j’étouffe encore et pourquoi pourquoi je ne comprends pas

ou la variante, regarder ma ville du haut d’un pont  ce serait du haut d’un fort en pierre rose, d’un fort crénelé avec des coursives des cours des tours des meurtrières et des murs aux bases solides éternelles et vastes, que l’on contourne sur des quais pavés où sommeillent des clochards d’où des jeunes garçons plongent dans l’eau fraîche où des amoureux flânent s’étonnant soudain d’être deux tandis que des pêcheurs solitaires dans leur aura de silence attendent une rascasse un loup une daurade et là je marche je suis au bon endroit mais il faut marcher encore dans la ville et chercher la variante possible la variante définitive pour le temps qui reste celle qui m’échappe une variante d’ horizons et fonds profonds et je m’arrache à la mer tourner le dos me déchire je m’enfonce dans la ville et dans la terre je rebrousse chemin l’âme en chagrin oui pour moi aussi c’est la galère et pourquoi je ne sais pas mais encore et encore je m’arrache

A propos de Valèrie Mondamert

J'anime des ateliers d'écriture dans les Alpes de Haute-Provence depuis 20 ans, (DU d'animateur en atelier d'écriture en 2006, à Marseille), je suis prof de musique et je mêle avec joie les deux fonctions. J'ai publié des récits.

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