#Ateliers d’été 09bis# La gare de Troyes bis

Dans la voiture des 1ères classes, je rencontre Charon ; comme d’habitude, il me parle de son boulot au ministère, il doit mettre en place le « Passe Navigue-haut », une innovation, sa direction l’a jugé le personnage de la situation, il confirme, ce n’est pas pour lui déplaire ; chemin faisant, il me recommande de prendre la sortie latérale : « tu sais que l’on gagne du temps, si tu le fais pour la première fois, tu verras… une expérience intéressante » Passée la voûte, je débouche sur l’esplanade, j’aperçois la statue de Danton, le restaurant Barbousse, je croyais que Maxime Faivre l’avait repris pour en faire un deux étoiles, j’étais sûr d’y avoir enterré ma vie de garçon… je vérifierai dans le Guide Michelin ; je me dirige vers le parking payant, j’ai laissé ma voiture au « Longue Durée », je me demande depuis combien de temps, la facture risque d’être lourde, comme je ne retrouve pas mon ticket, ils vont me faire payer un forfait, je me doute que quitter Troyes ne va pas être facile.

Je m’en sors sans trop de peine, surpris, le sentiment étrange que les prix ont baissé, ou bien le préposé a fait une erreur, la dernière fois, j’avais eu affaire à une machine, pas question de négocier…

Sur la RN 71, je me dis que je ne m’habituerai jamais à la nouvelle dénomination, RD 671 ; je souris de voir que les Ponts et Chaussées n’ont pas encore substitué les panneaux, près de vingt ans après, je me demande parfois où passent mes impôts, enfin, Buchère, Clerey où je constate que subsistent quelques pancartes La Vacherie qui nous faisaient rire, ma sœur et moi – pourquoi les ont-ils maintenues ? ; je m’arrête à l’auberge de Fouchères pour boire un coup ; j’aime bien ce lieu, sa terrasse sur la Seine, on peut apercevoir des truites gobant les mouches de mai, les tilleuls procurent une ombre bienfaisante ; je demande un café ; un garçon ganté, en grand tablier blanc sur noir m’apporte une de ces tasses surmontées du filtre que ma grand-mère servait le dimanche avec ses madeleines maison ; comme je suis pressé, je lui demande un expresso. « Un esprrrresso !, diable, monsieur se croit déjà en Italie… » J’ai oublié les r roulés très fermés, qu’on entend encore parfois dans l’Aube, je pourrais être entré chez le coiffeur Vaniot qui me coupait en brrrrosse à dix ans, ou au restaurant du Fer d’Or qui préparait le rrrepas des vendangeurrrs. Je laisse passer mon café-filtrrre, demande du feu au garçon qui me tend son briquet à la flamme fumeuse, au parfum d’essence supérieure, je crois que c’est à ce moment que je me mets à somnoler.

La rue défoncée, travaux de voirie, adductions, tranchées mal rebouchées, je suis pas mal secoué, ça vibre beaucoup, on se croirait en bateau dans la tempête, les tôles de ce fourgon, heurtées par l’extincteur, par d’autres bonbonnes (oxygène ?), par une échelle pliée, je suis sanglé sur le brancard je me dis que je ne risque rien, d’ailleurs, qu’est-ce que je pourrais bien risquer, je ne ressens aucune douleur, je ne m’interroge pas, tout est bizarre, tout est normal, je suis où je dois me trouver, j’ignore la destination, sans doute quelque hôpital, à l’avant, deux gars en uniformes bleu et rouge, l’un porte un calot, discutent à voix basse.

A l’hôpital, on me trimballe dans quelques couloirs, on me transfère sur un autre brancard, on m’abandonne aux URGENCES, ma carte Vitale en évidence passée sous la sangle, tout est normal, je continue de trouver la situation bizarre, il y a là une logique, une raison que la médecine finira par m’expliquer, je somnole, dans ces cas là, je me récite une fable de La Fontaine, Le Loup et le Chien, ou L’Homme et la Couleuvre, une jeune femme, sur le brancard voisin me demande si elle peut passer avant moi, j’accepte, ma notion du temps est devenue floue, je la trouve séduisante, un profil pur au nez bien droit, des yeux très bleus, des cheveux roux, longs, pendent et se tortillent comme des serpents, je pourrais m’abîmer dans ce regard, je suis sûr de l’avoir déjà croisé, sa bouche pourrait m’absorber, un rêve pourrait s’ébaucher, entre deux allongés qu’un flot inconnu a déposés en la caverne d’Asclepios…

Dans une salle  étroite, lumineuse, un médecin me reçoit enfin, « savez-vous pourquoi vous êtes là ? »

  • Pas du tout
  • Savez-vous quel jour nous sommes ?
  • Euh… j’ai pris le train… nous sommes vendredi… euh, non, j’ai voté ce matin, on doit être dimanche.
  • Comment vous appelez-vous ?
  • Odysseos Mavrokhordatos
  • Quel âge avez-vous ?
  • Soixante ans.
  • Avez-vous des enfants ?
  • Oui, j’ai deux fils, Christophe et Denis
  • Bon, on va faire quelques examens de routine, je peux vous dire que vous venez de faire un Ictus amnésique ou Ictus mémoriel, il s’agit d’une sorte de court-circuit entre neurones, vous aurez perdu quelques heures d’information sur votre vie ; en général, c’est un accident qui ne survient qu’une fois chez les hommes de quarante ans et plus.
  • Et, ma voiture ?
  • Il faudra voir cela avec la SNCF, on vous a amené en ambulance de la Gare de Troyes, sortie latérale, où vous cherchiez votre chauffeur, un dénommé Charon, par instants, vous parliez Grec… le personnel de la gare a cru à un Alzheimer, ils ont appelé les pompiers.

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2 commentaires à propos de “#Ateliers d’été 09bis# La gare de Troyes bis”

  1. Belle histoire, qu’on lit sans regarder l’heure, sans notion du temps qui passe et dont on sort dans une autre réalité. Très agréable.

  2. Merci ce pour moment où effectivement le temps s’est arrêté pour donner lieu à un récit palpitant !