A propos de Betty Gomez

Lire certes, mais écrire...

#anthologie #14 | c’est compliqué

-Ça ne te gêne pas que tes enfants ne voient pas leur père durant des mois si tu pars vivre à des milliers de kilomètres? 
-C’est compliqué, tu sais 

Taxer les riches, c’est compliqué. 
Accepter le mariage homosexuel, c’est compliqué. 
Choisir un premier ministre, c’est compliqué. 
Trouver un appartement à louer, c’est compliqué. 
Savoir quelles études faire, c’est compliqué.
Réussir la cuisson d’une volaille, c’est compliqué. 
Trouver du temps pour écrire, c’est compliqué. 
Gérer les flux migratoires, c’est compliqué.
Comprendre le conflit israélo-palestinien, c’est compliqué.
Prendre position sur le conflit israélo-palestinien, c’est compliqué. 
Savoir si le Hamas doit être qualifié de terroriste, c’est compliqué. 
Compter le nombre de morts à Gaza, c’est compliqué. 
Savoir comment aider, c’est compliqué. 
Ne rien faire, c’est compliqué. 
En parler avec des amis, c’est compliqué. Continuer la lecture#anthologie #14 | c’est compliqué

#anthologie #13 | le jardin d’enfants

On l’appelle le jardin d’enfants ou le parc. C’est selon. Selon quand, selon qui. Ou le jardin, tout simplement. Inutile d’arriver trop tôt. Avant quinze heures, une vieille dame assise sur un banc, tout au plus. Le matin, on peut voir quelques collégiens en train de se balancer ou de tournicoter. Déposés par le bus de 8 heures, ils n’ont cours qu’à partir de 9 heures. C’est l’après-midi qu’il vit. Mères avec poussette ou enfants plus grands. On a garé la voiture le long du jardin, ou on est venu à pied. Au toboggan avec maisonnette en bois, un couple surveille des jumeaux. Faux jumeaux. Maigres. Curieusement maigres. Parce que deux dans le ventre? Le garçon a les gestes désordonnés. Avec les années, les écarts se creusent. Il n’ira jamais au lycée. Il joue de la batterie, suit un scolarité normale en primaire. Arrivé au collège, c’est terminé. Il ira avec les ULIS. Un couple de grands-parents. Leur banc est près des balançoires. Le garçonnet se promène en tirant une corde à laquelle est accroché un camion en plastique. Continuer la lecture#anthologie #13 | le jardin d’enfants

#anthologie #12 | Paris, Douvres, Sarajevo

Juste éveillés, les rêves encore tout près, à la lisière du réel, on se presse dans le couloir, valises contre les jambes Bruit des freins descendre les marches en fer Le quai Des familles, enfants endormis dans les bras, beaucoup de familles, beaucoup d’enfants quand on se croyait seuls isolés dans notre couchette Long quai gare inhabituelle Austerlitz Matin d’hiver Ce n’est pas encore la foule mais déjà les grands espaces, le bout du quai si loin, des voyageurs pressés, des employées de la gare, des chariots.  Continuer la lecture#anthologie #12 | Paris, Douvres, Sarajevo

#anthologie #11 | autoroute

Très vite ça s’était décidé Dans la voiture assise à côté de lui silencieuse Le silence s’est fait après les paroles la précipitation La nuit déjà la ville traversée L’autoroute L’autoroute comme une autoroute comme un rail Il y a peu de voitures peu de camions On salue les trois pins maritimes comme trois chefs apaches comme à chaque fois qu’on passe devant eux comme chaque fois qu’on prend cette autoroute Dans la nuit presque invisibles Seront-ils éveillés Ils ignorent notre venue Ne pas réfléchir se laisser porter Parler il a dit Le bruit de la voiture des roues du silence À quoi pense-t-il Foncer Ne pas penser Le panneau de la ville et les mots attendus énoncés comme à chaque fois Ceux d’une enfant du début du siècle Les dire ces mots les dire mécaniquement les dire superstitieusement les dire comme on rétrograde les dire comme les mains les pieds trouvent le levier de vitesse les pédales les dire comme les disait l’enfant les dire pour les faire continuer continuer une généalogie Déjà on sort de l’autoroute on traverse la ville Le Café Français Au premier étage ils habitaient l’enfant qui récitait la comptine longeait le fleuve pour rejoindre l’école L’imaginer l’enfant Continuer la lecture#anthologie #11 | autoroute

#anthologie #10 | Françoise

Elle a trente ans. Dans les toilettes du train, elle libère le bec des oies cachées dans son panier, le temps de les faire boire. Puis elle retourne s’asseoir à sa place en priant pour ne pas croiser un soldat allemand. Elle a dix ans et des gamines de l’école tire la langue à son passage, l’une lui jette un gravier dans le dos. Bâtarde, elle entend. Elle a vingt-et-un an, et elle avance au bras de Josep dans l’église. A sa future belle-mère qui lui fait remarquer ses chaussures bleues usagées, les nouvelles me faisaient mal au pied répond-elle. Au fond de l’église, une petite chose vêtue de noir. Sa mère. Continuer la lecture#anthologie #10 | Françoise

#anthologie #09 | détermination

Il fallait, ils disaient, ou ne disaient même pas, ils avaient tant dit, tant répété, tant fait comprendre, un métier il te faut, ils poussaient, ils affirmaient, ils savaient, un métier il te faut, alors quoi d’autre à faire, quoi d’autre à dire, rien à dire, rien à objecter, même si ce chemin je ne pouvais, je ne pouvais, ce chemin imposé, ce chemin non décidé, ce chemin imposé, je ne pouvais, comment aller dans un chemin étranger, comment avancer, quand poussée, comment marcher quand catapultée, comment parler quand voix emprisonnée, volée, quand bâillonnée, alors ce chemin, s’y retrouver, se retrouver pour mieux en être éjectée, non pas éjectée, rejetée, renversée, rejetée, chemin barré, chemin fermé, et revenir à la croisée sans croisée, se fracasser, se heurter, non pas  se heurter, se fracasser, laminée tu en sors, n’en sors pas de ce chemin dans lequel tu ne peux entrer, se cogner encore et encore, Continuer la lecture#anthologie #09 | détermination

#anthologie #08 | le pré

J’étais allongée dans mon lit, lumière éteinte. Une peu de lumière passait par les bords des volets fermés. On était au début de juillet, quand les jours s’étirent, gagnent sur la nuit. Les rideaux étaient tirés, la porte de la chambre fermée. Le son de la télévision arrivait étouffé depuis le salon au bout du long couloir. Les parents avaient Continuer la lecture#anthologie #08 | le pré

#anthologie #07 | oubli du monde

Avoir essayé les cafés et les trains,  avoir cherché les tables isolées, les sièges côté vitre, avoir fermé les yeux, dissimulé cahiers et carnets, diminué la police, rapetissé la page sur l’ordinateur, tout fait pour soustraire les mots aux regards extérieurs, impossible de l’oublier l’autre, impossible d’oublier sa propre image, son propre reflet, ce cliché de l’écrivain au travail, impossible de ne pas singer, impossible de s’oublier, impossible de laisser aller, filer l’écriture. Il faut disparaître. Nulle respiration à côté, même endormie, nulle silhouette aperçue ou susceptible de l’être. Nulle interruption extérieure. S’isoler. Se retirer? Continuer la lecture#anthologie #07 | oubli du monde

#anthologie #06 | pousse, le monde

Seule dans la maison vide, seule avec la maison, le poids du plancher, bois et béton, béton et bois entremêlés, colmatés, le poids des murs en galets, la poussée des pierres, le charroi du fleuve qui les a lissées,  bousculées, entrechoquées, violentées, innervées, la présence fantomatique des pièces vides – demeurent-elles quand personne n’est là pour les voir, les habiter, témoigner de leur existence, garantir leur réalité? Continuer la lecture#anthologie #06 | pousse, le monde

#anthologie #05 | manger

Je suis pas bien grande et un peu tordue mais comme vous me voyez j’ai pas baissé les bras. J’ai foncé. Fallait bien. Quand on veut te chasser, quand on te laisse tomber, quand ton père  décampe, veut pas te voir, pas te connaître, pas t’aider, faut bien te débrouiller. Elle n’était pas bien grande ma mère, elle était bien naïve. Ça n’a pas duré. La réalité plein la gueule, plein les yeux, plein les dents, elle a pris Continuer la lecture#anthologie #05 | manger