A propos de Betty Gomez

Lire certes, mais écrire...

#anthologie #10 | Françoise

Elle a trente ans. Dans les toilettes du train, elle libère le bec des oies cachées dans son panier, le temps de les faire boire. Puis elle retourne s’asseoir à sa place en priant pour ne pas croiser un soldat allemand. Elle a dix ans et des gamines de l’école tire la langue à son passage, l’une lui jette un gravier dans le dos. Bâtarde, elle entend. Elle a vingt-et-un an, et elle avance au bras de Josep dans l’église. A sa future belle-mère qui lui fait remarquer ses chaussures bleues usagées, les nouvelles me faisaient mal au pied répond-elle. Au fond de l’église, une petite chose vêtue de noir. Sa mère. Continuer la lecture#anthologie #10 | Françoise

#anthologie #09 | détermination

Il fallait, ils disaient, ou ne disaient même pas, ils avaient tant dit, tant répété, tant fait comprendre, un métier il te faut, ils poussaient, ils affirmaient, ils savaient, un métier il te faut, alors quoi d’autre à faire, quoi d’autre à dire, rien à dire, rien à objecter, même si ce chemin je ne pouvais, je ne pouvais, ce chemin imposé, ce chemin non décidé, ce chemin imposé, je ne pouvais, comment aller dans un chemin étranger, comment avancer, quand poussée, comment marcher quand catapultée, comment parler quand voix emprisonnée, volée, quand bâillonnée, alors ce chemin, s’y retrouver, se retrouver pour mieux en être éjectée, non pas éjectée, rejetée, renversée, rejetée, chemin barré, chemin fermé, et revenir à la croisée sans croisée, se fracasser, se heurter, non pas  se heurter, se fracasser, laminée tu en sors, n’en sors pas de ce chemin dans lequel tu ne peux entrer, se cogner encore et encore, Continuer la lecture#anthologie #09 | détermination

#anthologie #08 | le pré

J’étais allongée dans mon lit, lumière éteinte. Une peu de lumière passait par les bords des volets fermés. On était au début de juillet, quand les jours s’étirent, gagnent sur la nuit. Les rideaux étaient tirés, la porte de la chambre fermée. Le son de la télévision arrivait étouffé depuis le salon au bout du long couloir. Les parents avaient Continuer la lecture#anthologie #08 | le pré

#anthologie #07 | oubli du monde

Avoir essayé les cafés et les trains,  avoir cherché les tables isolées, les sièges côté vitre, avoir fermé les yeux, dissimulé cahiers et carnets, diminué la police, rapetissé la page sur l’ordinateur, tout fait pour soustraire les mots aux regards extérieurs, impossible de l’oublier l’autre, impossible d’oublier sa propre image, son propre reflet, ce cliché de l’écrivain au travail, impossible de ne pas singer, impossible de s’oublier, impossible de laisser aller, filer l’écriture. Il faut disparaître. Nulle respiration à côté, même endormie, nulle silhouette aperçue ou susceptible de l’être. Nulle interruption extérieure. S’isoler. Se retirer? Continuer la lecture#anthologie #07 | oubli du monde

#anthologie #06 | pousse, le monde

Seule dans la maison vide, seule avec la maison, le poids du plancher, bois et béton, béton et bois entremêlés, colmatés, le poids des murs en galets, la poussée des pierres, le charroi du fleuve qui les a lissées,  bousculées, entrechoquées, violentées, innervées, la présence fantomatique des pièces vides – demeurent-elles quand personne n’est là pour les voir, les habiter, témoigner de leur existence, garantir leur réalité? Continuer la lecture#anthologie #06 | pousse, le monde

#anthologie #05 | manger

Je suis pas bien grande et un peu tordue mais comme vous me voyez j’ai pas baissé les bras. J’ai foncé. Fallait bien. Quand on veut te chasser, quand on te laisse tomber, quand ton père  décampe, veut pas te voir, pas te connaître, pas t’aider, faut bien te débrouiller. Elle n’était pas bien grande ma mère, elle était bien naïve. Ça n’a pas duré. La réalité plein la gueule, plein les yeux, plein les dents, elle a pris Continuer la lecture#anthologie #05 | manger

#anthologie #04 | maisons

1« Beauté et vérité, mais ces hautes vaguesSur ces cris qui s’obstinent. Comment garderAudible l’espérance dans le tumulte,Comment faire pour que vieillir, ce soit renaître,Pour que la maison s’ouvre, de l’intérieur, Pour que ce ne soit pas que la mort qui pousseDehors celui qui demandait un lieu natal? »(Yves Bonnefoy, Les planches courbes)   Après le déjeuner, avant de repartir travailler, ouvrir la Continuer la lecture#anthologie #04 | maisons

#anthologie #03 | une pierre

Une pierre dans le sac. Porter un sac de pierre. D’une seule pierre. Pierre aveugle, pierre muette, pierre sans nom, pierre sans fonction. Objet naturel cette pierre. Incongrue dans ce sac. Qu’elle alourdit. Pour rien. Ne sert à rien cette pierre. N’a pas de nom cette pierre. N’a pas été pensée cette pierre. N’a pas été voulue. Que vient-elle faire Continuer la lecture#anthologie #03 | une pierre

#anthologie #02 | chose

Elle serait allongée dans son lit, le buste relevé, maintenu droit par deux coussins. Elle viendrait d’interrompre sa lecture, de  poser le livre sur ses jambes, un stylo en plastique transparent et bouton pressoir bleu servant de marque-page. Sur le drap, on apercevrait une paire de lunettes aux branches repliées.  Elle regarderait, posés par terre à sa droite,  trois piles Continuer la lecture#anthologie #02 | chose

#anthologie #01 | sac, cartable et infinitif.

Cinq minutes en voiture, selon le téléphone. Ne pas savoir l’heure de la sonnerie. Des sonneries. Peut-être 7h50 pour la première et 8h pour la seconde. Un doute toutefois. Vingt ans que dure ce doute. Indifférence. Se dire pourtant à chaque rentrée que cette année-ci. Oublier. Traîner. Et puis accélérer. Ramasser cartable, sac. Claquer la porte. Partir en courant. La Continuer la lecture#anthologie #01 | sac, cartable et infinitif.