1 | du monde
FIERTE D’ETRE UNE FEMME, UNE DEESSE, UNE SORCIERE.
2 | le réel, le réel, encore le réel
Je collectionne les petits œufs, ces œufs en porcelaine qu’on retrouve dans les vitrines de grand-mère dans des pays qui n’existent plus – je les appelle mes œufs de Fabergé et bien souvent on me les offre. Les gens pensent à moi au détour de brocante – je deviens une extension du Danube. Je collectionne les foulards en soie, en satin, les châles qui sentent le désert et le musc et que j’accroche à mes cheveux ou mes hanches selon l’heure de la soirée. Je collectionne les joncs en or et en argent que je porte en quantité au poignet droit – ils tintent quand j’écris, quand je fume, quand je bois, quand je marche. Je collectionne les premiers baisers volés et passionnés qui me font perdre dix ans et les ruptures cabossées et violentes qui m’en font gagner dix. Je collectionne les cartes de tarot et d’oracle, je mélange les gens, je tire la même à plusieurs reprises pour conjurer le sort. Je collectionne des petits objets qui n’ont aucun sens et je les camoufle dans mon appartement. Je collectionne les phrases qui m’offre une autre perspective du monde, je collectionne les révélations et parfois aussi les dieux – surtout les déesses – je les note sur des bouts de carnets, je collectionne les carnets également, où j’éparpille des bouts de moi et je collectionne des versions de qui je suis, ne suis pas, pourrait être et ne serait pas et je collectionne des photos floues de toutes les pleines lunes.
3 | écrire avec Clarice Lispector
- Ne jamais dormir devant un miroir – les morts peuvent vous regarder
- Ne jamais dormir sur le dos – les morts peuvent vous appeler
- Ne jamais dormir les bras croisés – les morts peuvent venir vous chercher
- Ne jamais accepter un compliment qui ne semblent pas sincère, mettre sa main devant soi, les cinq doigts bien écartés pour le rejeter
- Mettre du musc derrière les oreilles, sur l’intérieur des poignets, entre les seins et sur l’aine pour attirer un homme (il vaut mieux avoir une idée précise de l’homme avant car celui qui est pris dans le sillage ne repartira pas)
- Ne pas raconter ses rêves à voix haute mais toujours en les murmurant, sinon leur énergie s’évapore
- Fermer les fenêtres en cas de courant d’air sur la nuque, sinon le Vent vous emmène à la guerre
- Jeter une carotte quand on traverse un champ pour les fantômes de chevaux
- En cas de conflit avec une personne violente, donner en offrande deux pièces aux Parques afin qu’elles les cousent sur ses yeux et qu’il ne puisse plus vous voir (vous pouvez les mettre sur le rebord de la fenêtre, les enterrer, les jeter dans l’eau… les Parques sauront les trouver)
- Ne jamais prononcer à voix haute le bien que vous espérez
- Ne pas acheter de miroir si vous sentez que votre reflet y est lourd
- Ne pas porter de bijoux d’occasion, JAMAIS !
- Ne pas porter de bijoux de femmes divorcés, JAMAIS !
- Quand vous entrez dans un cimetière, demander l’autorisation aux morts
- Quand vous quittez le cimetière, remerciez les morts
- Si une plume blanche entre chez vous, gardez-la. Si une plume grise entre chez vous, rejetez-la.
- Quand vous entrez dans une forêt, demander l’autorisation aux arbres et aux animaux
- Quand vous quittez la forêt, remerciez les arbres et les animaux
- Mettez une traînée du sang de vos menstruations sur le pas de votre porte pour vous protéger de toute intrusion
- Faites toujours la vaisselle avant d’aller vous coucher, afin que personne ne se sente invité à venir manger durant votre sommeil
- En cas de doute, posez la question à voix haute avant de dormir et écoutez la réponse dès
- Mettez une traînée du sang de vos menstruations sur vos joues si vous avez une demande à faire aux femmes avant vous
- Si vous faites tomber quelque chose avant de partir, asseyez-vous quelques instants avant de sortir, retarder votre départ
- Si à un carrefour vous croisez un animal qui semble refuser d’aller là où vous devez aller, n’y allez pas
- Si un animal vous regarde droit dans les yeux, ne détournez jamais le regard
- Si votre montre/horloge s’arrête toujours à la même heure, allez poser un cierge à cette heure là
- Si la même carte du tarot tombe du jeu plusieurs fois, ne demandez plus rien au jeu
- Sachez toujours à qui vous demandez les choses quand vous vous adressez au vide.
4 | de soi-même, et d’écrire
Ne pas se disperser – défi de l’été et de la vie !
L’été se ressemble, difficulté à prendre des notes sur Août, les jours s’allongent de la même manière – ou alors ce sera la thématique d’août.
Laisser Ivan et Myrrah se reposer, sûrement les reprendre en septembre car nécessité de retravailler La déchirure (l’envers du miroir) pour projet de concours de nouvelles
Renforcer le corps ou la fonction du regard ? La femme derrière le miroir qui regarde Esther, est-ce une fonction du regard ou une fonction du corps ? La dissociation s’écrit-il à travers la psyché ou à travers le sens ? Réaliser que la structure même de la nouvelle est en miroir – il me faut toujours une forme, une structure, une matière pour écrire. Le réalisme merveilleux s’arrange bien de la dissociation psychique : quand Esther n’arrive pas à ouvrir la porte de chez elle, scène de réalisme merveilleux signifiant son départ du quartier, le serrurier lui dit qu’elle tournait la clef à l’envers. Je ne sais pas comment m’est venue cette scène mais il faut entendre ce que le texte me souffle de lui-même : un peu comme dans le tour d’écrou, jouer entre la folie et le merveilleux. Il est difficile de forcer maintenant volontairement ce genre de scène pour en avoir d’autres.
5 | à vous la cantonade !
Sabrina était affalée sur les coussins, avait déjà déplacé toutes mes affaires et envahit l’espace de ces histoires. La bouteille se vidait. La chaleur me montait aux joues. “Ça fait quoi de travailler avec des bijoux toute la journée ?”. Je lui ai raconté que le métal avait une mémoire et que dans certains pays les pierres poussaient à même la roche. “Tout cet or…” elle a dit les yeux mi-clos. “Tu sais que mon gars m’a amené à une soirée où j’ai bu du champagne avec des paillettes d’or ? C’était incroyable. Il y avait même une femme avec une vraie fourrure.” “Avec la tête de l’animal encore dessus ?” Elle m’a soufflé sa fumée au visage “Exactement. C’était génial. Tu aurais détesté.” La nuit tombait, poreuse. Le reflet de la rue s’éparpillait dans le grand miroir. Sabrina a semblé le voir pour la première fois. Elle a attrapé le châle de notre mère et s’est enroulée dedans. “Il a ton odeur” elle a murmuré. Elle s’est assise sur le rebord de la cheminée, a posé le miroir du poudrier devant nous et a débouché le tube d’un air cérémonieux. J’avais la tête qui tournait un peu du vin. Elle, déjà, semblait plus grande, plus belle.
Ses doigts ont attrapé mon menton, fermes, un peu collants de rouge.
- Il faut en mettre sur les joues aussi. Comme une guerrière !
- Comme une sorcière.
- Tu te rappelles ?
- A moitié.
Elle a tourné dans la pénombre de l’appartement enroulée dans le grand châle.
- On pourrait être des bohémiennes Esther ! On pourrait tirer les cartes et traverser les frontières…Je me suis approchée d’elle. Les deux visages côte à côte nous observaient dans la lumière de la lampe. Elle a pris la poudre de riz et nous en a tapoté le cou, les joues. Des petits nuages blancs flottaient autour de nous. Ça me chatouillait. Sabrina se reflétait parfaitement, lumineuse, tandis que moi je devenais floue. Elle a replacé une boucle de cheveux. Je la voyais tourner du coin de mes cils. J’avais l’air d’une poupée à côté d’elle. La bouche en cœur, à moitié rouge. Le tain moucheté entre nous, je ressemble à l’autre femme. Elle m’attend. Je sais que je ressemble à l’autre femme et je ne sais pas qui est cette femme. J’ai senti une crispation dans la nuque, un battement dans la lampe.
- Qu’est‑ce que tu vois, toi, dans le miroir ? ai‑je chuchoté.
- Une femme extrêmement belle, répondit‑elle en pinçant ses lèvres.
- Parfois j’ai l’impression que ce n’est pas moi dans le miroir.
- C’est normal, tu te fais vieille, ricana‑t‑elle.
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